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ChroniquesRoman

Enfances et catastrophes[Record]

  • Daniel Laforest

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  • Daniel Laforest
    Université de l’Alberta

Une fois n’est pas coutume, plongeons dès l’entame de cette chronique dans les deux romans qui nous occupent. Mais pas n’importe où. Commençons par le paragraphe de « remerciements » que Sébastien Dulude a ajouté à la fin de son livre. Il écrit : « Aux résidants du quartier Mitchell, vous remarquerez que j’ai pris des libertés avec plusieurs références géographiques, préférant explorer ma mémoire d’enfant et d’adolescent du quartier (1983-1993). » Passons ensuite au roman de Chloé Rolland, C’est ton carnage, Simone. On y trouvera ces lignes : « Ils marchaient dans le quartier où Simone avait grandi […]. Simone était surprise que ça puisse vivre encore, cette mémoire-là. » Deux premiers romans, l’un, très beau, par un poète et éditeur déjà établi, l’autre, rêche et violent, par une autrice qui semble éclore sous nos yeux en 181 pages bien tassées. Les deux parlent de souvenirs d’enfance. Que dire de plus ? C’est convenu, l’enfance, non ? On en a tous eu une. Ne manquent pas les occasions où on cherche à en raconter des bouts aux autres, qui pour leur part n’en demandent pas tant. On s’efforce toujours de clarifier qui on est en expliquant d’où on vient. Si notre enfance pouvait être redessinée à l’identique, si tous les événements qui l’ont faite, tous les infimes détails qui l’ont composée pouvait se redresser dans la lumière d’une réminiscence sans faille, aucun malentendu ne subsisterait. Fantasme de transparence, relevant de l’impossible. Pourtant ce n’est pas ce qui compte. Ce qui compte c’est l’effort qu’on y met. Se complaire dans nos souvenirs tendres ou s’y sentir prisonnier revient au même, puisque ce qui nous obsède dans l’enfance c’est de la raconter. Et que signifie raconter dans ce cas ? Cela signifie retracer, arpenter, vérifier sans relâche que tout est encore à la bonne place dans notre mémoire. Il y a donc une géographie de l’enfance qui ne se réduit pas à une projection mentale, encore moins à une métaphore. Fondamentalement, elle consiste en un mystère que nous connaissons tous : comment les lieux où on a vécu ce qui compte le plus pour nous, en bien ou en mal, peuvent-ils continuer à effrontément exister alors que les aventures personnelles dont on les a remplis, nos moments grandioses et formateurs, se sont estompés sans reste ? Comment d’autres enfants peuvent-ils venir y inscrire leurs petites légendes et leurs réseaux de familiarité après que nous ayons passés ? Comment avons-nous pu vivre si intensément, avec d’autres comme nous que le hasard des naissances a disposés sur un même territoire restreint, sans que le monde, par la suite, en garde la moindre trace ? Les romans de Dulude et Rolland, le premier manifestement autobiographique, l’autre beaucoup moins, l’un se déroulant à Thetford Mines et l’autre dans le Griffintown montréalais, se rejoignent là : le cadre évidé de l’enfance fait mal. Matériellement, il subsiste mieux que nous qui passons le reste de notre vie à entretenir le déclin de notre corps. Alors on en parle. Cela dit, certains, parce qu’ils ont le talent, choisissent plutôt de l’écrire. Le roman de Sébastien Dulude a été le succès de la rentrée littéraire 2024 au Québec. En France, il a aussi fait tressaillir dans les cénacles. Nominé, primé, très remarqué : Amiante est un premier roman comme tout le monde devrait en écrire. Un livre honnête, mature, sachant passer du personnel à l’universel en un souffle ou en une ligne, fréquemment bouleversant, et qui plus est magnifiquement écrit. Une réussite incontestable. Je choisis d’y entrer par une scène qui est autant dérisoire que cruciale. Le jeune …

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