Je devais aller passer quelques jours à Québec au début du mois d’avril à l’occasion du Salon du livre. À Montréal, le printemps était arrivé depuis des semaines, les cardinaux faisaient retentir leur cri, on voyait des bourgeons aux érables et les pelouses commençaient déjà à reverdir, mais lorsque je suis descendue de voiture dans le stationnement du monastère des Augustines, où j’avais réservé une chambre, c’est l’hiver qui m’a accueillie. En retard d’une saison, la ville était encore plongée dans le froid et la grisaille ; il soufflait un vent venu du nord et de lourds nuages couleur de plomb glissaient au-dessus des flèches d’argent du Vieux-Québec. J’avais presque toujours la même impression en revenant dans ma ville natale : il me semblait la retrouver exactement telle qu’elle était quelque vingt ans plus tôt, comme si le temps s’y était arrêté, comme si le reste de la Terre avait continué à tourner mais que cette petite enclave était demeurée, elle, isolée de tout, préservée, à la manière de ces villages colorés dans des boules en verre qui, lorsqu’on les secoue, se couvrent silencieusement d’un duvet de neige. La grande bâtisse qui pendant des siècles avait servi de maison-mère à la communauté des Augustines, fondatrices de l’hôpital de l’Hôtel-Dieu qui y était toujours rattaché, avait été convertie quelques années plus tôt en un hôtel doublé d’un musée consacré à la vie et à l’oeuvre des Hospitalières. Le long des couloirs, divers artéfacts de la vie religieuse étaient exposés dans des boîtes en verre, de même qu’une impressionnante collection de fleurs de soie confectionnées par les soeurs. Les murs étaient tapissés de photos anciennes où des nonnes en cornettes dévisageaient les visiteurs en s’étonnant de les trouver ainsi déambulant chez elles. Au milieu du plancher de lattes d’un large corridor non loin de l’entrée, quatre vitres épaisses révélaient le sol en dalles de pierre irrégulières juste en dessous du parquet. Le monastère tout entier faisait l’effet de ce genre de fenêtre donnant directement sur le passé qui, s’il faut en croire Faulkner, n’est jamais mort – pas même passé. Au bout du couloir, une grande statue de Notre-Seigneur me toisait. J’ai pensé au géant Beaupré. Ma chambre, minuscule, blanche et monastique, avait autrefois été une cellule de religieuse – ou, plus exactement, de religieuses, puisqu’elles devaient avoir été nombreuses à s’y succéder au fil des ans. Il y avait de la place pour un lit, deux petites tables de chevet, rien d’autre, à peine l’espace nécessaire pour se rendre à la salle de bain. La fenêtre était percée dans un mur épais d’un mètre. De l’autre côté de la cour, par les carreaux illuminés du rez-de-chaussée, j’apercevais la blanchisserie de l’Hôtel-Dieu, ou étaient-ce les cuisines, en tout cas de grandes salles brillamment éclairées, où des employés en uniforme vert s’affairaient au milieu d’immenses cuves en inox, nimbés de halos de vapeur. Cette vision avait quelque chose d’apaisant. De l’autre côté de cette cour, depuis quatre siècles des gens prenaient soin des faibles, des malades, jusqu’au milieu de la nuit. Seule dans le lit simple recouvert d’une sobre courtepointe blanche, j’ai dormi comme une morte. Le lendemain matin, dans la petite salle à manger, le serveur est venu me demander si je voulais du thé ou du café en chuchotant, pour ne pas briser la règle du silence qui était toujours observée au déjeuner. De la musique classique jouait, à très faible volume, Haydn, Mozart, Schubert, je n’y connais rien, en tout cas beaucoup de violon, et j’ai songé que boire mon thé en silence, assise devant la fenêtre donnant sur le …
Dossier
INÉDITNeiges d’antan[Record]
- Dominique Fortier
Online publication: Jan. 12, 2026
A document of the journal Voix et Images
Volume 50, Number 2 (149), Winter 2025, p. 17–19
Dominique Fortier
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