Le Frioul est la région du nord de l’Italie la plus éloignée de la France, du point de vue géographique : il se trouve, en effet, à l’autre bout de l’arc des Alpes, projeté vers le monde allemand et slave puisqu’il partage ses frontières avec l’Autriche et la Slovénie. C’est là, à l’Université d’Udine, depuis 1995, que j’enseigne la littérature québécoise à un petit groupe d’étudiants et étudiantes dont le nombre ne faiblit pas dans le temps. Le monde francophone est donc éloigné dans l’espace et le français n’est que la quatrième langue dans nos licences et maîtrises, mais l’intérêt envers cette langue est toujours vif, alimenté par les activités du Centro di Cultura Canadese, surtout des invitations régulières d’écrivaines, d’écrivains et de spécialistes de la littérature québécoise, ainsi que par les échanges de mobilité, surtout avec les universités de Montréal et de Sherbrooke. Si nos étudiants et nos étudiantes, en grande majorité originaires du Frioul, s’inscrivent à un cours de littérature québécoise, c’est sûrement à cause de leur intérêt pour une autre Amérique, une Amérique en français, mais également parce que le français a résonné dans leurs oreilles depuis les étés de leur enfance, lorsque des membres de leur famille dispersée dans une diaspora créée par des raisons économiques rentraient au village depuis la France, la Suisse, la Belgique et le Québec. Montréal, ville univers, métropole et en même temps village, d’où revenaient pour les vacances ou pour les cérémonies familiales les oncles et les tantes ainsi que les cousins et cousines d’Amérique, était le décor où évoluaient les personnages de Bianca Zagolin, de Marco Micone, de Fulvio Caccia, d’Antonio D’Alfonso, de Françoise de Luca, de Carole David, mais également les êtres fictionnels de Régine Robin, d’Abla Fahroud, d’Anne Marie Alonzo, de Wajdi Mouawad et de Monique Bosco, écrivains dont on a lu ensemble les oeuvres. Il s’agit de récits qui évoquent des parcours biographiques familiers, mais qui, en même temps, grâce au pouvoir immense de la littérature, racontent les déchirements dus au déracinement, la difficulté d’apprendre une nouvelle langue, la perte identitaire, la difficulté de vivre entre plusieurs traditions, souvent très éloignées les unes des autres, à l’intérieur d’une même famille. Ces écrivaines et écrivains « migrant·es » ont permis à des générations d’étudiants et étudiantes de l’Université d’Udine, qui souvent leur ont consacré des mémoires de maîtrise, d’approcher par leur entremise une culture et une littérature, la québécoise, dont les oeuvres abordaient la même inquiétude identitaire, la même intranquillité linguistique : à travers la clé de la langue, on a lu les oeuvres d’Octave Crémazie, de Michèle Lalonde, de Michel Tremblay, de Réjean Ducharme, de Monique LaRue et de Monique Proulx, par exemple. Les textes québécois que je propose dans mes cours ne sont pas traduits en Italie, ce qui pose des défis de taille entre autres à ceux ou celles qui, dans nos cours, se spécialisent en traduction. La réflexion qui s’est développée au Québec à partir de la fin des années 1990 au sujet de la littérature migrante, grâce à Pierre L’Hérault, à Pierre Nepveu et à d’autres critiques attentifs à l’« écologie du réel », a montré qu’un paradigme nouveau était en train d’apparaître sur la scène littéraire mondiale et que les frontières des champs littéraires nationaux devaient être repensées à l’aune des phénomènes comme ceux du plurilinguisme, de l’hétérolinguisme et de l’autotraduction qui les dilataient et les rendaient poreuses. La production théorique sur la littérature migrante forgée par la critique québécoise a fourni un modèle herméneutique en mesure de lire les profonds changements qui ont affecté la littérature, la culture, mais aussi les …
Chroniques italiennes : pour une autobiographie de la littérature québécoise[Record]
…more information
Alessandra Ferraro
Université d’Udine
