L’année 1975 me reporte à mes 18 ans, de sorte que le hasard fait se superposer l’histoire de Voix et Images et la mienne comme lecteur de poésie québécoise. C’est autour de cette année-là que j’ai découvert l’ampleur de la poésie québécoise moderne, dans Le temps des poètes, de Gilles Marcotte, paru quelques années auparavant. Je n’en revenais pas qu’il y ait autant de poètes québécois d’envergure, alors que dans les cours de philosophie que je commençais à suivre à l’université, le Québec n’existait tout simplement pas. Depuis, j’ai exploré avec intérêt la poésie québécoise jusqu’à en faire mon domaine de recherche et d’enseignement privilégié. Mais s’il se publiait de plus en plus de recueils de poèmes au Québec après 1975, et souvent de grande qualité, j’ai toujours eu le sentiment d’être dans l’après. En effet, par rapport à Poèmes d’Anne Hébert, à L’âge de la parole de Roland Giguère, à L’homme rapaillé de Gaston Miron ou au Réel absolu de Paul-Marie Lapointe, aucun recueil de poèmes québécois ultérieur ne m’a semblé avoir un impact comparable. En fait, je dirais que c’est autour de 1975 que la poésie cesse de compter vraiment au sein de la littérature québécoise : elle devient une spécialité souvent centrée sur elle-même, qui intéresse quelques fervents, mais qui ne donne pas le ton à l’ensemble de la littérature comme le font des romans ou, parfois, des essais. Cet effacement du genre, conjugué, paradoxalement, à la multiplication des parutions (mais ceci explique peut-être en partie cela), fait qu’il n’y a plus vraiment de hiérarchie dans la réception des livres de poèmes québécois. Certains recueils se démarquent à l’occasion de prix, mais ça ne dure en général que jusqu’aux prix de l’année suivante. Nous assistons bien à ce que diagnostiquait déjà André Brochu au sujet de la poésie des années 1980, à savoir « l’égalité des voix ». Cette égalité n’est pas loin d’une indifférence diffuse, que la vitalité des récitals et des micros ouverts, depuis quelques années, n’ébranle pas vraiment, à mon avis, dans la mesure où la poésie reste pour la plupart des lecteurs et lectrices un secteur à part, comme la musique dite « actuelle » ou l’art dit « contemporain », dont on ne peut pas dire qu’on en entend davantage parler. Nous sommes loin, à l’évidence, du « temps des poètes », mais nous ne sommes pas non plus au temps des critiques… Malgré sa marginalité, le petit monde de la poésie québécoise a toujours continué de compter pour moi, et dans le présent texte qu’on m’a invité à écrire librement, j’ai retenu quelques livres qui m’ont particulièrement marqué depuis 1975, en me donnant comme contrainte de n’en choisir qu’un par décennie, sans insister sur tous les ouvrages de qualité que je laisserai dans l’ombre. Je commence par une des grandes expériences de lecture de ma vie : L’en dessous l’admirable, de Jacques Brault, plaquette d’une cinquantaine de pages parue en 1975. Je ne connais aucun texte québécois qui explore avec plus d’intensité le thème du désenchantement. Dans les années 1960, Mémoire, du même Jacques Brault, malgré une critique féroce du « nous » québécois, évoquait un possible épanouissement collectif à venir. En 1975, avant même l’épisode des premières années au pouvoir du Parti québécois, ça n’est déjà plus le cas. Mais plutôt que de se réfugier dans la nostalgie ou de fuir vers les hauteurs, Brault explore l’« en dessous », en faisant alterner proses méditatives et poèmes en vers. Dans les dernières pages, le deuil de la croyance débouche sur son envers : « l’incroyable a …
Chroniques50 ans de Voix et Images
L’après[Record]
- François Dumont
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François Dumont
Université Laval
Online publication: Sept. 26, 2025
A review of the journal Voix et Images
This article is a review of another work such as a book or a film. The original work discussed here is not available on this platform.
Volume 49-50, Number 3-1 (147-148), Spring–Summer–Fall 2024, p. 165–171
50 ans de Voix et Images : bilans et perspectives
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