« Les communications sont un peu compliquées », explique Johnny, le narrateur de Gros Mots, qui résume ainsi la vie de tous les personnages de Ducharme. En 1999, à la sortie de ce roman-testament, j’avais écrit dans Voix et Images une chronique intitulée « La grammaire amoureuse de Réjean Ducharme » dans laquelle je disais toute mon admiration pour l’extraordinaire continuité de cette oeuvre, à nulle autre pareille. Mais je ne suis pas sûr d’avoir réussi à dire pourquoi Gros Mots était pour moi l’un des plus extraordinaires romans québécois de la période contemporaine. J’y disais surtout mon désarroi devant les difficultés de communication propres à ce neuvième roman, celles entre les personnages, mais aussi celles entre le romancier et ses lecteurs. J’y notais quelques phrases qui m’avaient paru incompréhensibles tant elles tordaient le cou aux règles les plus élémentaires de la langue. J’avais mis ces problèmes de lisibilité sur le compte des licences que s’autorise depuis toujours le romancier, et qui me semblaient plus nombreuses et plus capricieuses que jamais dans Gros Mots. Mais j’avais tort. Dans la réédition récente des neuf romans de Ducharme, parue dans la collection « Quarto » sous la direction d’Élisabeth Nardout-Lafarge, les exemples que je citais ont été corrigés et on comprend même, grâce aux documents présentés en marge des romans, ce qui a pu arriver au moment de la révision linguistique. Il s’en est fallu de peu en effet pour que le tapuscrit de Gros Mots, accueilli d’abord avec perplexité par Antoine Galimard, ne voie jamais le jour. L’entourage immédiat de Ducharme a usé de toute la diplomatie possible pour éviter que le romancier ne coupe les ponts, non seulement avec son éditeur, mais avec la littérature elle-même, lui qui avait déjà fait ses adieux au théâtre, au cinéma et à la chanson. Il faut dire qu’Antoine Gallimard n’y avait pas été avec le dos de la cuiller dans sa lettre de septembre 1998 : « Je ne retrouve dans ce roman ni la richesse du style, ni l’inventivité verbale, ni la verve qui sont la marque de l’écrivain que vous êtes. » Réponse de l’intéressé, avec vue sur l’abîme : « Merci pour tout et s.v.p. ne répondez pas à cette lettre, il n’y a plus rien à dire là-dessus qui ne ferait pas mal. » Antoine Gallimard répondra malgré tout, jurant vouloir publier le roman coûte que coûte. Début 1999, alors que l’opération de sauvetage semble avoir fonctionné et que la machine de production est lancée, Ducharme annonce à nouveau qu’il renonce à publier son livre. Les amis se remettent à lui écrire pour dire tout le bien qu’ils pensent de Johnny, de sa femme Exa et de sa maîtresse, la Petite Tare, si bien que le roman est re-remis sur les rails. En août de la même année, Ducharme multiplie toutefois les corrections sur épreuves, de sorte qu’il faut tout recomposer le livre – et hors de question de reporter la publication, prévient sa compagne Claire Richard : il n’en peut plus de ce calvaire. Tant pis pour la relecture du dernier jeu d’épreuves : « La fin. Plus rien savoir. » Ducharme tiendra parole, n’écrira plus un seul roman, n’écrira plus rien du tout selon le témoignage de son exécutrice littéraire, Monique Jean, qui fut sa voisine durant quelques années et qui signe, avec Monique Bertrand, la longue et fascinante chronologie de près de 150 pages en tête du « Quarto », accompagnée d’extraits de la correspondance de Ducharme et de ses journaux inédits. Gros Mots sera bel et bien son adieu à la littérature. …
Ducharme revu et corrigé[Record]
…more information
Michel Biron
Université McGill
