J’écris ce texte avec peu d’entrain, presque sans voix, ou plutôt avec un souffle mince, comme en un chuchotement épuisé, dans tous les sens du mot – fatigué, écoulé. Voilà les bases affectives sur lesquelles j’écris : vidé d’énergie, vidé d’espoir. Je ne désirais pas écrire un texte supplémentaire sur la fatigue universitaire, mais j’essaie de jongler avec cet épuisement et tout le cynisme qu’il produit même chez une personne motivée comme moi, une personne motivée et productive, prolifique et amoureuse des lettres. J’essaie de négocier avec les espoirs que l’on fonde lorsqu’on écrit, dépose, soutient une thèse de doctorat, et le désespoir lorsque cette extraordinaire entreprise ne donne rien de concret, c’est-à-dire lorsque ça ne mène pas du tout à une amélioration des conditions matérielles de vie, qui plus est dans un contexte de maladie et de peur. J’essaie fort d’éviter un ton cynique et des remarques passives-agressives, mais le monde va mal, comme on dit, alors c’est difficile. On m’avait d’abord invité à participer officiellement au dossier « Bilans et perspectives » de ce numéro, une invitation inespérée, l’occasion parfaite de poursuivre mon travail sur la recherche-création au Québec, dans un mode rétrospectif, voire historique. Je n’ai pas l’habitude de cette perspective, mais mon réservoir d’espoir n’était pas encore vide au moment d’accepter : je voyais dans cette invitation une validation de mon expertise en recherche-création et un défi amusant. J’avais décidé de retourner à une anecdote simple qui m’a marqué. En 2018, au pic de ma motivation doctorale, je coorganisais avec une collègue un colloque sur la recherche-création en arts et en littérature. Pour la partie du colloque consacrée à des conférences, nous avions invité un certain nombre de ce que nous avions naïvement appelé des « professionnel·les de la recherche-création », c’est-à-dire des gens qui, munis de diplômes universitaires de haut niveau, oeuvraient et travaillaient dans des approches hybrides où la pensée, la science et la créativité étaient mobilisées de manière indiscriminée, notamment en arts visuels, en arts numériques et en littérature. L’artiste visuel, devenu codirecteur d’un centre d’art, parlait en termes historiques et structurels ; l’artiste numérique proposait plutôt un parcours joyeusement discursif ; le littéraire, quant à lui, avait répondu à notre invitation (sans doute trop joyeuse, trop remplie d’un espoir naïf, j’en conviens) avec un cynisme tel qu’il s’est attiré un lot de critiques et de questions cinglantes de la part du public. J’animais ce panel, je n’ai pas réussi à tenir ma langue, j’ai aussi participé aux tirs groupés avec des questions désobligeantes formulées de manière tendancieuse, du type « mais ne croyez-vous pas que ». Son cynisme tenait à plusieurs choses, j’y reconnaissais une attitude courante dans le milieu universitaire, et plus précisément chez des personnes qui prétendent ne plus y être liées (je dis prétendent parce qu’elles y prononcent encore des conférences, publient les livres d’universitaires, en parlent régulièrement, surtout en mal, mais ne semblent pas s’en détourner complètement, ne semblent pas encore vivre leur vie sans continuellement verbaliser leur opinion, généralement défavorable, à l’égard de ce milieu qui les a vraisemblablement blessées). Ce littéraire était éditeur, dirigeait plusieurs maisons d’édition et collections, dont une non-universitaire (c’est-à-dire dont les projets ne sont pas subventionnés par le Programme d’aide à l’édition savante [PAES]) consacrée à la recherche-création ; il travaillait littéralement à la distribution des travaux de recherche-création au-delà des murs de l’université. Je désirais l’entendre parler de cette supposée frontière entre l’université et le monde, je la croyais poreuse, j’espérais que cette maison d’édition dirigée par lui soit la preuve de cette perméabilité, et donc des potentiels émancipateurs de l’approche …
