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Chroniques : Poésie

Matières à poème[Record]

  • André Brochu

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  • André Brochu
    Université de Montréal

Qu’y a-t-il de commun entre Guy Cloutier et Renaud Longchamps ? D’abord l’appartenance à une même génération. Ils sont nés, respectivement, en 1949 et 1952. Ils sont donc de la génération dite des baby-boomers, laquelle fut volontiers formaliste. Ce n’est pourtant pas le cas des deux poètes qui nous occupent, encore que l’empreinte du mouvement se fasse sentir à l’occasion sur leur oeuvre. Mais il faut surtout saluer leur indépendance à l’égard des chapelles, et l’édification d’un langage rigoureusement personnel. Poésie du moi d’un côté, mais d’un moi hanté par le monde ; poésie du monde de l’autre, non sans ancrage dans le moi. Dans les deux cas, chose plutôt rare, la matière est au fondement de l’identité individuelle ou collective. Parcourons d’abord le choix de poèmes de Guy Cloutier , réalisé et commenté par Denise Desautels qui signe un texte d’une pénétration d’autant plus grande que l’intelligence critique et l’amitié s’y conjoignent. Le titre du livre est emprunté à ce texte préliminaire, ce qui suggère déjà une grande connivence entre le poète et sa commentatrice. Plusieurs des poèmes de Cloutier, d’ailleurs, semblent accueillir des vers rapportés, signalés par l’italique (on risque parfois de les confondre avec des énoncés en italique qui ne sont pas des citations). C’est dire que la parole poétique est ouverte, que le poème se nourrit de la parole universelle. De là la fréquence des épigraphes et des dédicaces. L’auteur vit en symbiose avec la confrérie littéraire, et l’on ne s’étonne pas dès lors de le voir aux commandes, depuis nombre d’années, d’une entreprise comme Les poètes de l’Amérique française, qui a fait connaître au public de Québec et de Montréal tant d’écrivains d’ici et de la francophonie en général. Le goût de l’autre, tel est le titre d’un livre de propos sur les poètes qu’il a invités au cours des ans et pour lesquels il s’est tant dévoué . Les premiers pas de Guy Cloutier en poésie témoignent d’une sensibilité à un symbolisme quelque peu hermétique, en partie inspiré de René Char. La forme est compacte, le discours est noble et lourd de sens pas toujours faciles à décrypter. On y décèle l’importance de la matière (la pierre est un motif fréquent, d’ailleurs un recueil s’intitule Margelles ; la flore et la faune animent toute une scénographie des lieux naturels). Mais la pâte des choses se donne finalement une orientation qui vise au-delà d’elle-même : « la pierre révélait enfin son nom d’homme » (33). On se rappelle les mots d’un grand humaniste, Rabelais, qui croyait lui aussi à la matière : « Je ne bastis que pierres vives, ce sont hommes ». Dans un recueil ultérieur, la sujétion humaine à la condition animale amène le poète à se poser une question qui ébranle quelque peu le sérieux du lyrisme : « Entre le singe/et moi/quelle différence ? » (54) Ce darwinisme n’est pas sans rappeler certains thèmes de Renaud Longchamps… Mais il ouvre la voie à une forme de naturel qui investira désormais la poésie de Guy Cloutier. Le réalisme des notations s’installe, relevé par les images qui font entrevoir d’autres couches de sens : Ce début de poème met en avant les significations médiates avant celles du réel, évoque les mouvements, les masses, le déploiement matériel (« le lest des os » : magnifique image !). La strophe suivante représente plus nettement les réalités quotidiennes : Ici, la trivialité est d’autant plus troublante que son interprétation se dérobe. S’agit-il de bagarres d’enfants ? De violences plus sérieuses ? Le réel fait son entrée dans le poème, mais reste mâtiné de fantasmes. …

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