Les trois livres qu’on présente ici sont aussi différents que possible. Leurs auteurs appartiennent chacun à une génération différente, parlent de choses différentes, poursuivent par la voie du poème des buts différents. Ces livres n’ont, pour toute parenté, que leur exacte contemporanéité. Parenté bien superficielle si l’on considère que le contemporain, extrême ou, comment dire, moyen, central, est plus que jamais ce champ mouvant de pratiques diverses, cette zone aux bords perméables que tout un chacun pénètre fatalement, dès lors qu’il consent à publier. Carle Coppens n’était jusque-là connu des lecteurs que pour ses Poèmes contre la montre , recueil qui lui valut deux prix, l’un au Québec, le Prix Nelligan, l’autre en France, le Prix de la Vocation. C’est beaucoup pour un premier livre, mais il est assez rare qu’un poète qui commence signe du même coup une sorte de percée, si l’on veut bien prendre le mot avec toutes les réserves qui s’imposent, vu qu’il s’agit de poésie. Ce premier livre séduisit d’abord les lecteurs, dont je fus, et, j’imagine, les jurés qui récompensent concrètement les poètes en rétribuant l’« inspiration », par son caractère achevé — il s’agissait d’un livre composé, justement, plutôt que d’un recueil de pièces colligées —, par sa mise en page très travaillée et ses atouts typographiques, par son sens du raccourci, par son ton, enfin, décapant et humoristique. Pas une de ces vertus ne fait défaut au deuxième opus de Coppens, Le grand livre des entorses , qui vient confirmer, s’il en était besoin, que nous avons affaire à une entreprise assez originale, dont la couleur et le relief tranchent, en tout cas, sur le fond relativement monochrome (ce n’est pas un mal en soi) des contrées où souffle le Noroît. Avant d’aller plus loin, il faut signaler au lecteur quelque chose d’assez rare, qui révèle, peut-être tout autant que les poèmes eux-mêmes, l’esprit qui anime le travail de Carle Coppens : Le grand livre des entorses, qui propose en quelque cent quarante pages pas moins de quatre-vingts pièces, est accompagné de sa version brève, un digest de l’ouvrage original, un compendium de dix poèmes chargés de donner le change à ceux que les forts volumes effaroucheraient. Certains y verront sans doute un cynisme de mauvais goût. La version courte nous rappelle qu’à l’ère de la cyberculture, il y a des consommateurs pressés, des étudiants paresseux, des pseudos et des branchés qui font comme s’ils avaient traversé Kafka alors qu’ils ont visité un site qui résumait ses oeuvres. La version courte nous rappelle aussi que nous sommes à l’ère de l’art vendable (si vous n’avez pas les moyens du grand format, prenez le petit) et que les poèmes ont leur place à la foire des produits culturels de l’industrie (il faut bien rouler les r). Si la pop produit des singles, la poésie peut elle aussi « slacker » la poulie, côté volume et substance, et le poète, à la manière des scénaristes raisonnables des téléromans, ne pas trop en demander à son client. Rien de tel qu’un abrégé pour initier son monde. C’est le premier poète qui est le plus difficile à consommer. Après, le plaisir croît avec l’usage. Faut-il ajouter que l’humour dada de cette entreprise a de quoi débarasser de ses toxines l’atmosphère faussement solennelle qu’entretiennent les grands prêtres de la poésie profonde et du douloureux accouchement de l’oeuvre ? Il y a là une réjouissante désacralisation de la parole, puisqu’on laisse entendre que la recette à dix poèmes n’est pas moins piquante que la totale. Comment ne le serait-elle pas, puisque Coppens l’a …
Entorses et entortillement[Record]
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Gabriel Landry
Collège de Maisonneuve
