La publication de ce numéro thématique s’inscrit dans le prolongement d’un colloque international intitulé « Capitalisme de plateforme : résistances et alternatives », que nous avons organisé et qui s’est tenu les 12 et 13 février 2024 à la Maison des Sciences de l’Homme Paris Nord. Cet événement a réuni des dizaines de chercheurs et chercheuses provenant de divers pays et disciplines pour présenter leurs recherches sur ce thème. Les articles présentés dans ce numéro élargissent la perspective que le colloque de 2024 s’était fixé, ouvrant ainsi de nouveaux horizons de recherche pour comprendre la dynamique des résistances et des alternatives au capitalisme de plateforme. Plusieurs d’entre eux abordent ces phénomènes sous un angle empirique, à partir d’études de cas, tandis que d’autres soulignent la nécessité d’en élaborer des grilles de lecture théorique, et proposent d’y contribuer. En ouverture, l’article de Ludovic Bonduel, Francesco Brancaccio et Kianoosh Yasaei offre une synthèse théorique et empirique sur les formes actuelles de résistances et d’alternatives au capitalisme de plateforme, envisagé comme une nouvelle phase du capitalisme cognitif. Les auteurs adoptent une approche issue des sciences de l’information et de la communication, combinant les contributions du marxisme, de la théorie des communs et de la sociologie critique du numérique. Ils examinent la façon dont les conflits sociaux et les expérimentations autour des communs tentent de résister, de détourner ou de renverser les dynamiques économiques, techniques et politiques inhérentes aux grandes plateformes numériques. Trois moments analytiques structurent l’ensemble de la réflexion. Dans un premier temps, les auteurs s’attachent à théoriser les luttes anticapitalistes, en soulignant que celles-ci ont précédé l’essor du capitalisme de plateforme et qu’elles en ont, en partie, orienté les transformations. L’article met en lumière les concepts de résistance et d’alternative, s’appuyant sur les recherches d’Albert Hirschman et d’Erik Olin Wright, pour en préciser les distinctions tout en montrant leurs interactions et complémentarités. Dans un deuxième temps, l’article propose une analyse du capitalisme de plateforme en le plaçant dans la suite logique et historique du capitalisme cognitif et de ses mécanismes d’appropriation et de privatisation des savoirs. Selon cette perspective, les plateformes apparaissent comme des dispositifs d’organisation et de valorisation de la coopération sociale fondés sur la propriété des infrastructures, la centralisation algorithmique et l’extraction des données, mais aussi comme des instruments de domestication des communs numériques, dont elles reprennent la logique d’ouverture pour la transformer en dépendance économique et technique. Enfin, la troisième partie dresse une cartographie des résistances et des alternatives, allant des luttes des travailleurs de plateformes et des employés des géants de la Tech jusqu’aux expérimentations locales de plateformes coopératives, de communs numériques, de tiers-lieux et de démarches municipalistes. Ces expériences, malgré leurs limites, affirment la possibilité de reconfigurer les rapports sociaux et les infrastructures du numérique selon une logique de « communalisation » du public, c’est-à-dire d’hybridation entre institutions publiques et communs. Ensuite, l’article de Filippo Greggi présente une grille d’analyse critique du mouvement du coopérativisme de plateforme. Inspirée du cadre théorique du « commun comme mode de production » et de la critique de Marx et Engels à l’égard du mouvement coopératif, cette lecture explore les liens entre les alternatives au capitalisme de plateforme et la dimension politique du commun en tant que produit de la coopération sociale. Dans le contexte de la phase actuelle du capitalisme, où l’accumulation et la valorisation du capital dépendent de plus en plus des actifs immatériels et de nouvelles formes organisationnelles, les infrastructures technologiques du capitalisme de plateforme favorisent l’expropriation du commun par les Big Tech. Par conséquent, selon l’auteur, toute résistance ou alternative aux plateformes capitalistes doit mettre en avant …

