Les rapports entre la théologie chrétienne et les philosophes japonais du xxe siècle constituent un champ de recherche à peine entamé. Celui-ci consiste à mettre l’accent non pas sur les relations entre le bouddhisme et le christianisme — une investigation à laquelle la pensée de ces philosophes a souvent donné lieu —, mais sur la manière dont ils reprirent certains thèmes de la théologie protestante et catholique pour les réinterpréter à l’intérieur de leurs propres systèmes philosophiques. Le présent numéro porte sur cette problématique et, dans un mouvement de retour, se met à la recherche d’un nouveau paradigme théologique fondé sur la pensée des philosophes japonais. Autrement dit, il examine de quelle façon la réinterprétation, par ces philosophes, de thèmes théologiques chrétiens pourrait offrir un nouveau cadre conceptuel à la pensée théologique et permettre de comprendre ces thèmes d’une manière nouvelle. De plus, il tient compte de la façon dont les philosophes japonais relurent et intégrèrent les courants mystiques occidentaux (notamment la mystique rhénane) puisque leur interprétation pourrait fournir ample matière au renouvellement de la compréhension de l’expérience spirituelle. On verra à la fin de ce liminaire si et dans quelle mesure ce double but a été atteint. Auparavant, il importe de cerner précisément les limites et les différentes modalités du dialogue théologique avec les philosophes japonais (section 1). Celles-ci demeureraient difficiles à établir sans un questionnement à propos de la conception du monde et de l’historicité qui imprègne et conditionne le système conceptuel de ces philosophes, de même que notre propre conception, encore souvent fondée, consciemment ou non, sur la métaphysique et l’ontothéologie (section 2). À l’épreuve de la différence japonaise se dessineront des approches du divin et de l’être humain qui paraîtront à première vue radicalement nouvelles, mais qui ne sont pas totalement étrangères à certains courants théologiques et mystiques chrétiens ayant été souvent tenus pour hétérodoxes (section 3). Suivra une définition détaillée de la « philosophie japonaise » en regard de son pendant occidental, de même qu’un tour d’horizon d’une situation linguistique commune à plusieurs pays asiatiques, à savoir un système d’écriture basé sur les caractères chinois et dont les répercussions furent considérables sur le développement d’une pensée proprement philosophique au Japon (section 4). Cette dernière est représentée notamment par les ténors principaux de l’École de Kyōto qui, pour certains d’entre eux, occupent à juste titre une place de choix dans ce numéro (section 5). Enfin, le nouveau paradigme théologique recherché dans le dialogue avec les philosophes japonais dépendait des thèmes théologiques retenus par les collaborateurs de ce numéro et de la manière dont ils les mirent en relief. En fin de parcours, on n’espérera pas trouver un nouveau modèle théologique achevé, mais un processus dialogal qui aura été profitable à l’ensemble des interlocuteurs et qui aura ouvert plusieurs horizons nouveaux à la recherche, tant en théologie chrétienne qu’en philosophie japonaise contemporaine (section 6). De nombreux points de comparaison sont possibles entre les philosophes japonais du xxe siècle et la théologie chrétienne. Il convient toutefois de préciser les limites et les modalités de ce genre de rapprochement. Il va de soi que ce dernier ne saurait conduire à « orientaliser » certains aspects de la pensée des théologiens occidentaux après les avoir soustraits à leur arrière-fond philosophique, religieux et culturel. À l’inverse, cette comparaison ne saurait non plus, comme tenta de le faire une certaine interprétation de la philosophie japonaise, réduire celle-ci à quelque vague philosophie religieuse. La première tâche à laquelle s’attaquèrent les commentateurs occidentaux des philosophes japonais et qui, il faut bien le reconnaître, facilita dans un premier temps leur introduction en Occident, …
Appendices
Bibliographie
- Allioux, Y.-M. (1996a), dir., Cent ans de pensée au Japon, tome 1, Mas Le Vert, Éditions Philippe Picquier.
- Allioux, Y.-M. (1996b), Cent ans de pensée au Japon, tome 2, Mas Le Vert, Éditions Philippe Picquier.
- Abe, M. (1985), Zen and Western Thought, Honolulu, University of Hawaii Press.
- Abe, M. (1997), Zen and Comparative Studies, Honolulu, University of Hawaii Press.
- Abe, M. (2003), Zen and the Modern World : A Third Sequel to Zen and Western Thought, Honolulu, University of Hawaii Press.
- Beaufret, J. (1983), Dialogue avec Heidegger, tome 1 : Philosophie grecque, Paris, Minuit.
- Berque, A. (2000a), dir., Logique du lieu et dépassement de la modernité, vol. 1 : Nishida. La Mouvance philosophique, Bruxelles, Ousia.
- Berque, A. (2000b), dir., Logique du lieu et dépassement de la modernité, vol. 2 : Du Lieu nishidien vers d’autres mondes, Bruxelles, Ousia.
- Franck, F. (1991), dir., The Buddha Eye : An Anthology of the Kyōto School, New York, Crossroad.
- Fujita, M. (1995), dir., « Kunst und Wahrheit. Ku (Leere) und Joi (Gemüt) », dans J. Heise et P. Pörtner, dir., Die Philosophie Japans. Von den Anfängen bis zur Gegenwart, Stuttgart, Alfred Kröner Verlag, p. 391-398.
- Havens, T. R. H. (1970), Nishi Amane and Modern Japanese Thought, Princeton, Princeton University Press.
- Heisig, J. W. (2008), Les Philosophes du néant / trad. par J. Tremblay, S. Isaac et B. Stevens, Paris, Cerf.
- Heisig, J. W. (2004), dir., Japanese Philosophy Abroad, Nagoya, Nanzan Institute for Religion and Culture.
- Heisig, J. W. (2006), dir, Frontiers of Japanese Philosophy, Nagoya, Nanzan Institute for Religion and Culture.
- Heisig, J. W., Kasulis, T. P. et Maraldo, J. C. (2011), dir., Japanese Philosophy : A Sourcebook, Honolulu, University of Hawaii Press.
- Inoue, T. (1897), Sur le développement des idées philosophiques au Japon avant l’introduction de la civilisation européenne, Congrès international des Orientalistes, xie session, Paris, Imprimerie Georges Maurin.
- Kuki, S. (1966), Le Problème de la contingence / trad. par H. Omodaka, Éditions de l’Université de Tōkyō.
- Kuki, S. (2004), La Structure de l’iki / trad. par C. Loivier, Paris, PUF.
- Matsumaru, H. (1988), « The Place of Subject and Object : In Search of Possibilities of a Logic for Primordial Experience », Zen Buddhism Today, 6, p. 134-149.
- Monnet, L. (2001), dir, Approches critiques de la pensée japonaise du xxe siècle, Montréal, Presses de l’Université de Montréal.
- Nishida, K. (1970), Fundamental Problems of Philosophy / trad. par D. A. Dilworth, Tōkyō, Sophia University.
- Nishida, K. (1973), Art and Morality / trad. par D. A. Dilworth et V. H. Viglielmo, Honolulu, University of Hawaii Press.
- Nishida, K. (1987), Intuition and Reflection in Self-Consciousness / trad. par V. H. Viglielmo, Y. Takeuchi et J. O’Leary, Albany, SUNY Press.
- Nishida, K. (1990), An Inquiry into the Good / trad. par M. Abe et C. Ives, New Haven/London, Yale University Press.
- Nishida, K. (2003), L’Éveil à soi / trad. par J. Tremblay, Paris, CNRS Éditions.
- Nishitani, K. (1982), Religion and Nothingness / trad. par J. van Bragt, Berkeley/Los Angeles, University of California Press.
- Nishida, K. (1990), The Self-Overcoming of Nihilism / trad. par G. Parkes, Albany, SUNY Press.
- Ōhashi, R. (1981), Sein und Nichts. Grundbilder westlichen und oestlichen Denkens, Freiburg, Herder.
- Ōhashi, R. (1984), Zeitlichkeitsanalyse der Hegelschen Logik. Zur Idee einer Phänomenologie des Ortes, Freiburg, Karl Alber.
- Piovesana, G. (1997), Recent Japanese Philosophical Thought, 1862-1996 : A Survey, Richmond, Japan Library.
- Rahner, K. (1966), Appels au Dieu du silence. Dix méditations, Mulhouse, Salvator.
- Saitō, T. (2011), dir., Philosopher au Japon aujourd’hui. Enjeux et contexte philosophique, RevuePhilosophique de la France et de l’Étranger, 160/3.
- Stevens, B. (2000), Topologie du néant. Une Approche de l’école de Kyōto, Louvain-Paris, Peeters.
- Stevens, B. (2005), Invitation à la philosophie japonaise. Autour de Nishida, Paris, CNRS Éditions.
- Sugimura, Y. (2013), « S’auto-éveiller au néant absolu. La naissance de la philosophie japonaise et ses enjeux », Philosophie (à paraître).
- Suzuki, D. T. (1988), « How to Read Nishida », dans K. Nishida, A Study of Good / trad. par V. H. Viglielmo, New York, Greenwood Press.
- Suzuki, D. T. (1995), « My Friend Nishida Kitarō », The Eastern Buddhist, 28/2, p. 225-230.
- Takeuchi, Y. (1972), Probleme der Versenkung im Ur-Buddhismus, Leiden, Brill.
- Takeuchi, Y. (1999), Il Cuore del Buddhismo. Alla ricerca dei valori originari e perenni del Buddhismo / trad. par M. De Giorgi, Bologna, Editrice Missionaria Italiana.
- Tanabe, H. (1986), Philosophy as Metanoetics / trad. par Y. Takeuchi, V. H. Viglielmo et J. W. Heisig, Berkeley/Los Angeles, University of California Press.
- Tremblay, J. (1996), « Néantisation et relationalité chez Nishida Kitarō et Watsuji Tetsurō », Théologiques, 4/2, p. 63-82.
- Tremblay, J. (2000), Nishida Kitarō. Le Jeu de l’individuel et de l’universel, Paris, CNRS Éditions.
- Tremblay, J. (2003), « Introduction de la traductrice », dans K. Nishida, L’Éveil à soi, Paris, CNRS Éditions, p. 9-51.
- Tremblay, J. (2007a), Introduction à la philosophie de Nishida, Paris, L’Harmattan.
- Tremblay, J. (2007b), Auto-éveil et temporalité. Les Défis posés par la philosophie de Nishida, Paris, L’Harmattan.
- Tremblay, J. (2007c), L’Être-soi et l’être-ensemble. L’Auto-éveil comme méthode philosophique chez Nishida, Paris, L’Harmattan.
- Tremblay, J. (2008a), « Bibliographie », dans J. Tremblay, dir., Philosophie japonaise du xxe siècle, Laval Théologique et Philosophique, 64/2, p. 405-454.
- Tremblay, J. (2008b), « Liminaire », dans J. Tremblay, dir., Philosophie japonaise du xxe siècle, Laval Théologique et Philosophique, 64/2, p. 237-243.
- Tremblay, J. (2010a), « Introduction : La philosophie japonaise du xxe siècle, une pensée contrapuntique », dans J. Tremblay, dir., Philosophes japonais contemporains, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, p. 13-43.
- Tremblay, J. (2008c), dir., Philosophie japonaise du xxe siècle, Laval Théologique et Philosophique, 64/2.
- Tremblay, J. (2010b), dir., Philosophes japonais contemporains, Montréal, Presses de l’Université de Montréal.
- Ueda, S. (1990), « Freedom and Language in Meister Eckhart and Zen Buddhism (part one) » / trad. par R. F. Szippl, The Eastern Buddhist, 23/2, p. 18-59.
- Ueda, S. (1991), « Freedom and Language in Meister Eckhart and Zen Buddhism (part two) » / trad. par R. F. Szippl, The Eastern Buddhist, 24/1, p. 52-80.
- Watsuji, T. (1996), Watsuji Tetsurō’s Rinrigaku : Ethics in Japan / trad. par S. Yamamoto et R. E. Carter, Albany, SUNY Press.
- Watsuji, T. (2011), Fūdo. Le Milieu humain / trad. par A. Berque Paris, CNRS.
