Le lecteur actuel identifie empiriquement certaines caractéristiques de ce qu’il est de coutume d’appeler « anticipation » : Le vingtième siècle d’Albert Robida (1883) et sa façon débridée d’imaginer le futur des sociétés occidentales ; les Voyages extraordinaires de Jules Verne et leurs machines merveilleuses ; les fins de monde entrevues par Camille Flammarion (1894) ou Rosny aîné (1912), univers dystopiques qui rencontrent un regain d’intérêt dans notre monde menacé concurremment par de multiples crises ; les romans de Maurice Renard, L’homme truqué (1921), Les mains d’Orlac (1920) ou Le Docteur Lerne (1908) qui formulent, bien avant nos interrogations contemporaines sur le post-humanisme, autant de questions sur les progrès illimités d’une humanité augmentée. Cette appréhension instinctive d’une littérature qui connut son âge d’or entre 1860 et 1940 rejoint les tentatives de caractérisation par des thématiques propres au genre que des recherches en histoire littéraire ont pu formuler depuis. Au sens propre, le terme d’« anticipation » évoque bien sûr tout d’abord des romans qui se projettent dans le futur. Mais il existe aussi d’autres types de récits fictionnels qui partagent la même logique projective et qui reposent également sur un principe d’extrapolation par rapport à l’univers de référence du lecteur, même si cette extrapolation n’est pas liée à des données temporelles. Ainsi, nombre de fictions conjecturales se situent dans le présent – et parfois même dans le passé. L’extrapolation, le principe de décrochage référentiel ou de conjecture rationnelle propre à l’anticipation peut donc se déployer dans trois domaines principaux : la projection dans un futur plus ou moins éloigné, l’évocation de sociétés imaginaires (par exemple dans des utopies, des dystopies ou des romans de mondes perdus), ou la représentation de sciences et technologies imaginaires. À partir des années 1900, les critiques et les auteurs eux-mêmes ont proposé de nombreuses appellations pour nommer ces textes (voir Pézard, 2023), mettant ainsi l’accent sur des caractéristiques différentes : « roman des temps futurs », « roman scientifique », « roman d’imagination », « roman merveilleux-scientifique », « roman d’hypothèse », etc. Cette diversité de désignations illustre bien la difficulté à figer la définition et la délimitation d’un genre qui explore de multiples thématiques, qui se caractérise par la variété de ses orientations esthétiques et qui se déploie sur des supports éditoriaux de tous types. Elle fait de la littérature d’anticipation un exemple particulièrement riche pour analyser les mécanismes de construction d’un genre littéraire. Comme pour tout autre genre littéraire, les critères de reconnaissance du genre (voire les termes choisis pour le nommer) sont éminemment variables en fonction des instances concernées : auteurs, éditeurs, critiques, lectorat. On peut notamment distinguer d’une part des critères externes d’identification du genre, comme les caractéristiques des supports de publication (éditeurs spécialisés, collections spécifiques) et la réception critique (mise en avant de termes stratégiquement choisis pour désigner le genre, sélection de grands auteurs comme figures tutélaires du genre, pratiques de légitimation par la création de prix littéraires). D’autre part, on peut repérer les traits communs du genre à travers des critères internes aux oeuvres : des thématiques spécifiques (voyages temporels, dangers des sciences, découverte de cités utopiques, récits de guerres futures), des structures narratives caractéristiques, des personnages types (ingénieur, journaliste, scientifique, explorateur), ou des traits stylistiques (usage des néologismes, place de la description). Quels que soient les critères choisis, on constate à la fois un effet de reconnaissance de caractéristiques communes des oeuvres d’anticipation, bien relevées par la critique et les lecteurs, et en même temps un mouvement d’étoilement, les auteurs explorant des directions nettement divergentes – que l’on songe à la distance qui sépare un petit conte …
Appendices
Bibliographie
- BAREL-MOISAN, Claire et Matthieu LETOURNEUX, (dir.), 2023, Les temps de l’anticipation, dans Belphégor [En ligne], no 21-1, consulté le 8 avril 2025, URL : https://doi.org/10.4000/belphegor.5085.
- BAREL-MOISAN, Claire et Matthieu LETOURNEUX, (dir.), 2022, Albert Robida. De la satire à l’anticipation, Bruxelles, Les Impressions nouvelles.
- BAREL-MOISAN, Claire et Jean-François CHASSAY, (dir.), 2019, Le roman des possibles. L’anticipation dans l’espace médiatique francophone (1860-1940), Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal.
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- PÉZARD, Émilie, 2023, « L’avenir dans la généricité du “récit d’anticipation” », Belphégor [En ligne], no 21-1 (Les temps de l’anticipation, dir. Claire Barel-Moisan et Matthieu Letourneux), consulté le 8 avril 2025, URL : https://doi.org/10.4000/belphegor.5359.
- PÉZARD, Émilie et Hugues CHABOT, (dir.), 2018, Maurice Renard, dans ReS Futurae [En ligne], no 11, consulté le 8 avril 2025, URL : https://doi.org/10.4000/resf.792.
- RENARD, Maurice, 2018a [décembre 1928], « Le roman d’hypothèse » (A. B. C., no 48, p. 345-346), dans Émilie Pézard et Hugues Chabot (dir.), ReS Futurae [En ligne], no 11, consulté le 8 avril 2025, URL : https://doi.org/ 10.4000/resf.1223.
- RENARD, Maurice, 2018b [octobre 1909], « Du roman merveilleux- scientifique et de son action sur l’intelligence du progrès » (Le Spectateur, t. I, no 6, p. 245-261), dans Émilie Pézard et Hugues Chabot (dir.), ReS Futurae [En ligne], no 11, consulté le 8 avril 2025, URL : https://doi.org/10.4000/resf.1201.
- RENARD, Maurice, 1921, L’homme truqué, Paris, G. Crès et Cie.
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- RENARD, Maurice, 1908, Le Docteur Lerne, Paris, Société du Mercure de France.
- ROBIDA, Albert, 1883, Le vingtième siècle, Paris, G. Decaux.
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- STIÉNON, Valérie, (dir.), 2016, Utopie et anticipation, Textyles [En ligne], no 48, consulté le 8 avril 2025, URL : https://doi.org/10.4000/textyles.2652.

