Abstracts
Résumé
À la charnière des xixe et xxe siècles, l’avènement d’une littérature homosexuelle ne va pas sans provoquer scandales et anathèmes qui réactivent l’ancestrale condamnation portée contre les mauvais livres et les puissances nocives attribuées à la littérature. Certains, comme Marcel Jouhandeau, n’hésitent pas cependant à se couler dans le stéréotype de l’auteur « inverti » et tentateur, car agent d’inversion, mais pour le réinventer par des voies détournées qui sont des voies éminemment esthétiques. Homosexuel et catholique, moraliste autoproclamé du vice cherchant en enfer une sainteté paradoxale, Jouhandeau fait partie de ces écrivains qui mettent la littérature au travail afin de s’inventer eux-mêmes. C’est du lieu même de l’écriture qu’il bâtit une règle de vie qui lui est propre et qui le justifie. Entre 1920 et 1940, ses textes élèvent l’homosexualité au rang d’une stratégie de justification existentielle, où le « mal » n’est jamais abandonné et la tentation est valorisée pour elle-même. Mais surtout, Jouhandeau fonde à partir de cette stratégie une expérience éminemment littéraire de subversion, dont l’effet ne se soutient que d’une opération langagière falsifiée, pervertie, où c’est le propre désir de son lecteur qui se trouve emporté et amené à se perdre.
Mots-clés :
- histoire de la sexualité,
- homosexualité,
- Marcel Jouhandeau,
- littérature française,
- morale,
- perversion,
- psychanalyse,
- queer,
- tentation
Abstract
At the turn of the 19th and 20th centuries, the emergence of a homosexual literature provoked scandals and denunciations that reactivated the traditional condemnation of bad books along with warnings about the evil influence of literature. Some writers, like Marcel Jouhandeau, however, eagerly embraced the stereotype of the “inverted” and tempting author, agent of inversion, so as to reinvent him in alternative, eminently aesthetic, ways. Homosexual and Catholic, a self-proclaimed moralist of vice seeking a paradoxical holiness in hell, Jouhandeau was among those writers who enlist literature to invent themselves by themselves. It was from the very place of writing that he built a rule of life specific to, and justifying, himself. Between 1920 and 1940, his texts elevated homosexuality to a strategy of existential justification, where “evil” is never forsaken and temptation is valued for itself. Above all, Jouhandeau uses this strategy as an eminently literary experience of subversion, its effect sustained only by a false, distorted operation of language. It is an experience where the reader’s own desire takes hold of him and leads him astray.
Keywords:
- history of sexuality,
- homosexuality,
- Marcel Jouhandeau,
- French literature,
- morality,
- perversion,
- psychoanalysis,
- queer,
- temptation
Appendices
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