Dans L’origine chrétienne de la science moderne, Alexandre Kojève prend acte de la coupure épistémologique chrétienne en défendant l’idée que le christianisme, loin de faire reculer la science, l’a fait au contraire entrer dans la modernité en ouvrant la voie à la découverte copernicienne. Pour Kojève, le dogme de l’Incarnation est le point précis d’où s’opère la coupure épistémologique du christianisme ; or c’est aussi à partir du dogme de l’Incarnation que l’on repère depuis longtemps une autre coupure épistémologique à l’égard du rapport à l’écriture, à l’imaginaire et, par extension, à la littérature, puisqu’il devient alors impossible de séparer la fiction de la vérité (Kojève, 2021). L’historien Glen Warren Bowersock (2018) s’inscrit dans une veine similaire, lorsqu’il avance l’hypothèse que la coupure épistémologique chrétienne se donne pour un dépassement des fictions païennes (grecques et latines) en nouant ensemble « vérité fictionnelle » et « histoire », l’histoire dont il s’agit étant aussi bien l’histoire du monde que celle du sujet qui se voit entrer dans le temps historique en prenant conscience de sa propre position d’énonciation. Hypothèse résolument audacieuse et qui a été d’ailleurs autrefois mise de l’avant par Jean-Louis-Schefer (1975) dans une lecture délibérément déconstructionniste du texte augustinien. Chez saint Augustin, la réponse du sujet chrétien passe par l’écriture de la confession qui le hisse au rang d’un véritable sujet de l’écriture, en ce qu’il met en scène l’épreuve de la révélation du point de vue d’une intériorité pensante et désirante. De fait, le thème du désir traverse d’un bout à l’autre le texte des Confessions. En cela, il est le premier grand texte autobiographique où ce qui fait événement, ce sont chacun des points d’articulation du drame du désir qui se déploie sur le mode de la volonté, de l’envie, de la séduction et de leur basculement du côté de la faute, du remord et de la culpabilité. Ce qui fait événement, ce n’est pas seulement les choses vécues au-dehors, mais les choses vécuesau-dedans, quand la confession traduit une nouvelle forme du sujet où le désir apparaît au centre de sa division subjective, entre la vérité de la révélation chrétienne (entendons ce qu’a été la révélation chrétienne pour saint Augustin) et le récit d’un homme aux prises avec la conscience de ses errements et de ses écarts par rapport à cette vérité : « [L]es Confessions mêlent, de manière définitive, le récit d’un bios particulier à une exemplarité qui sans cesse la dépasse », comme l’a souligné Alexandre Leupin (1993, p. 59). Ce à quoi il ajoute : « Non seulement la question des Confessions “Quis ego ?Qualis ego ?” [“Je : qui ? Je : quel ?”], prend son point de départ dans le modèle de l’Incarnation, comme individuation discursive du concept, mais aussi sa réponse comme récit de sa propre vie » (1993, p. 59). Pourquoi remonter jusque-là ? Pour dire qu’à l’intérieur du cadre strict de la littérature des Pères de l’Église, les Confessions ouvre tout le spectre de la modernité littéraire et philosophique, où le désir se révèle indissociable du problème de la conscience et de l’intériorité subjective, car l’écriture de la confession ou de l’autobiographie, au fond, non seulement décrit les épreuves du désir, mais fait se déplier l’épaisseur du drame qui s’y joue. Dans cette histoire – qui n’est sans doute pas l’histoire du désir comme puissance vitale, tel que le conçoit Spinoza, mais l’histoire du désir comme risque de la conscience, tel que le conçoit plus tard Kierkegaard –, le thème de la tentation …
Appendices
Bibliographie
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