Le nouveau collègue de Rachel est grand, a une démarche athlétique et de longs cheveux ondulés (elle le trouve très beau). Antonin est un jeune homme sérieux, mais il aime rigoler lorsqu’il a pris un verre. Justement, lui et Rachel vont régulièrement boire une bière après le travail, accompagnés de leurs autres collègues. D’abord une fois par semaine, puis deux fois et parfois trois… Antonin habite avec sa partenaire depuis plusieurs années, a appris Rachel. Petite déception. Mais quelque chose cloche. Que fait ce bel homme à passer ses soirées au bar loin de sa conjointe, dont il parle si peu d’ailleurs ? Et puis, il se comporte d’une bien curieuse manière en dehors de ses heures salariées : « Antonin aime flirter », remarque Rachel. Quand je lui demande ce qu’elle entend par-là, je n’obtiens que des réponses évasives. Il semble s’agir d’une telle évidence que la connaissance de ce qu’implique le flirt se situe en deçà du langage. J’insiste pour avoir des détails. « Hmm », fait-elle, avant d’esquisser vaguement : « Il est très tactile… » Que veut-elle dire ? Elle laisse probablement entendre qu’il initie des contacts physiques d’une nature particulière. Mais comment les saisir sociologiquement s’ils n’ont laissé aucune trace dans la mémoire de mon interlocutrice ? Il faut user d’un peu d’imagination pour tenter de reconstituer, fragment par fragment, les moments de la vie intime des jeunes. Depuis plusieurs mois, je travaille un soir par semaine comme plongeur dans un petit bistrot où se déroulent de nombreuses dates. Posté à l’évier dans une cuisine à aire ouverte, j’occupe un point de vue panoramique idéal pour observer le flirt en public. Un soir, un homme et une femme dans la mi-vingtaine sont assis au bar, juste en face de moi. Ce n’est pas Antonin et Rachel, mais ils ont le même âge et on peut imaginer que leurs sorties pouvaient ressembler à la scène suivante : Sans se toucher, les mains des protagonistes sont à quelques centimètres l’une de l’autre. Le tapotement ne semble pas tant exprimer un ennui qu’une tension. La main sur le torse lors du mouvement apparemment incontrôlable provoqué par le rire prend les allures d’un accident. Néanmoins, le fait qu’il se prolonge au-delà de son objectif manifeste (s’empêcher de tomber) laisse penser qu’il n’est peut-être pas aussi accidentel qu’il n’y paraît à première vue. La fonction du geste pourrait avoir été subvertie afin de rapprocher les corps. Le contact plus durable dans une zone à l’abri des regards (les jambes sous le bar) soutient cette interprétation, d’autant plus qu’il est rompu dès qu’un intrus le remarque (hélas, moi), comme si on ne voulait pas qu’il soit repéré. Quand je reviens derrière l’évier, une des propriétaires du bar, qui est évidemment au courant de mes activités d’observation, remarque que je prends des notes sur mon téléphone. Avide d’histoires croustillantes, elle me demande si je crois qu’il s’agit d’amoureux. La sociologie ne permettant pas de lire dans les esprits, je réponds que je l’ignore. Il est probable que la dyade face à moi l’ignore également. Leur comportement ne se laisse pas aisément catégoriser : il appartient tantôt à celui des amis, tantôt à celui des amants. C’est peut-être ce type d’attouchement furtif auquel Rachel fait référence quand elle me dit qu’Antonin est « tactile ». Une main sur un torse ou des jambes qui se touchent ne sont pas des contacts qui appartiennent au registre de la relation amicale ou professionnelle. De tels effleurements laissent entrevoir, l’espace d’un instant, une relation de nature érotique. Ils sont l’ébauche d’une relation intime future. Cependant, …
Appendices
Bibliographie
- Casta-Rosaz, F. (2000). Histoire du flirt : les jeux de l’innocence et de la perversité, 1870-1968. Grasset.
- Lagrange, H. (1998). Le sexe apprivoisé ou l’invention du flirt. Revue française de sociologie, 39(1), 139-175. https://doi.org/10.2307/3322787
- Simmel, G. (1988). Psychologie de la coquetterie. Dans S. Cornille & P. Ivernel (Trad.), Philosophie de l’amour (p. 123-128). Éditions Rivages.
- Simmel, G. (2015). Coquetterie (B. Thériault, Trad.). Sociologie et sociétés, 47(2), 313-314. https://doi.org/10.7202/1036351ar
- Tavory, I. (2009). The structure of flirtation : On the construction of interactional ambiguity. Studies in Symbolic Interaction, 33, 60. https://doi.org/10.1108/S0163-2396(2009)0000033007
