La sociologie a constitué un savoir d’une très grande richesse en développant une approche du social à partir de ses « pleins ». Les chercheurs sont ainsi en quête des manifestations du social avant tout dans des contenus de pensée, de croyances et d’action. Ces pleins peuvent être conceptualisés sous la forme de relations, de représentations, de cadres, de dispositions, d’actions consistantes, et ce, dans toutes les sphères sociales. À une échelle macrosociale, ces pleins prennent couramment, dans l’esprit du sociologue, les formes conceptuelles de systèmes, de structures, d’institutions, de champs, etc. Dans cette perspective, il importe de rappeler et de souligner la puissance de la sociologie, alors même que nous nous apprêtons à tenter d’en souligner certains aspects demeurés dans l’ordre de l’implicite ou de l’impensé comme tels, ou encore présents en creux, ou même purement et simplement laissés dans l’ombre. Puissance de la sociologie donc, et de ses objets ou acquis désormais canoniques : la mise en lumière des inégalités sociales réelles au sein de sociétés démocratiques, l’éclairage sur les systèmes d’action concrets à distance des organisations formelles, l’attention aux résistances protéiformes, plus ou moins souterraines, aux pouvoirs et aux mécanismes de domination ; la mise au jour des déterminants sociaux du passage à l’acte déviant, mais aussi de la manière dont la réaction sociale à celui-ci concourt à configurer la déviance ; la compréhension des logiques d’action collective, etc. Puissance de la sociologie également qui en découle en termes de savoir cumulatif typique de la dynamique scientifique. Sur un certain nombre d’objets et de terrains, la sociologie a bel et bien accumulé, et continue à le faire, des connaissances solides et sans cesse actualisées : l’école, le travail, etc. Puissance enfin de la sociologie lorsqu’elle s’affronte à des objets moins habituels pour elle : les mobilisations improbables, les bifurcations professionnelles, les parcours sociaux statistiquement exceptionnels, la rationalité du « croire », les décisions inattendues ou erronées, les dimensions cognitives de la vie sociale, les plis singuliers du social, etc. Que faire du vide dans ces conditions ? La sociologie doit-elle s’en méfier, le craindre ou, au contraire, s’en saisir plus explicitement ? Qu’advient-il lorsque ces pleins, ces êtres conceptuels dont le sociologue peuple le social, viennent à faire défaut dans les données recueillies par l’enquête ? Quel regard sociologique les chercheurs portent-ils sur les situations de non-action, celles où ne s’expriment ni « sens visé » ni engagement ; celles où aucune activation de dispositions ne semble repérable ; celles dont on ne peut pas déduire de système d’action ou de relation consistant, etc. ? Que fait le vide au regard sociologique ? L’hypothèse initiale qui a présidé à ce numéro thématique de la revue Sociologies et sociétés est que les sociologues, lorsqu’ils mènent l’enquête sur un phénomène social, ont tendance soit à minorer l’importance d’un tel vide dans la vie sociale, soit à réduire a priori ce vide à des « dysfonctionnements », à des « pathologies » ou en tout cas à des « manques », des défauts du social. Au fond, tout se passe comme si la sociologie n’avait pas encore réellement entrepris de se saisir « positivement » du vide, c’est-à-dire comme objet d’étude en tant que tel. En premier lieu, il apparaît donc que la place du vide en tant que tel est souvent minorée dans les travaux des sciences sociales. En minimisant ainsi l’importance du vide dans le monde social, les sociologues peuvent avoir parfois tendance à produire des descriptions manquant de réalisme, car en partie tronquées, de certaines situations sociales. Dans ce cadre, on peut formuler l’hypothèse, forte et explorée …
Appendices
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