Un artiste moyen. Ni tout à fait mauvais, ni génie non plus, simplement moyen. De taille moyenne, mais pas trop petit ; moyennement beau, mais sympathique. Sa carrière commence toujours de manière similaire : par un travail excellent, une oeuvre exceptionnelle et surprenante, qu’il ne parvient jamais à égaler par la suite. C’est comme si elle était un éclair soudain et inattendu, ou un simple hasard, un acte à moitié conscient. Porté par ce succès, l’artiste moyen se met au travail avec une énergie décuplée et produit d’autres oeuvres, plus ou moins semblables, ou complètement différentes. Et chacune d’elles montre à quel point l’artiste moyen s’efforce d’être bon, et à quel point il est bon pour créer des choses moyennes. L’artiste moyen s’y connaît en matière d’art. Il sait ce qui se passe autour de lui, ce qui est fascinant, et c’est aussi justement ce qui l’intéresse. Il est toujours à la page, on ne saurait manquer sa présence dans une quelconque exposition « actuelle ». Il a ses techniques et ses thèmes de prédilection, ceux qui sont aussi les plus en vogue à ce moment-là. Il se saisit volontiers des sujets « dont on parle » et ses oeuvres s’avèrent parfaites pour illustrer un essai sur le monde contemporain dans un magazine de sciences humaines. Il exécute d’ailleurs volontiers une oeuvre sur n’importe quel thème imposé. Ce qui, chez l’artiste moyen, dépasse clairement la moyenne, ce sont sa flexibilité et sa capacité à faire des compromis. Il ne cherche pas à être original à tout prix ; au contraire, il se réjouit de pouvoir faire des oeuvres similaires à d’autres, de meilleurs artistes, plus connus. Il est satisfait lorsque son travail fait aussi de l’effet. Ses oeuvres sont faciles à saisir — c’est là son grand atout —, on voit tout de suite de quoi il s’agit et quelle est l’intention de l’artiste. Après tout, rien n’est plus satisfaisant que de comprendre l’art contemporain. On le sait : les musées sont remplis d’oeuvres de génies incompris. L’artiste moyen n’est ni orgueilleux ni envieux. Il n’est pas jaloux du succès d’autrui ; il n’a pas de temps pour cela. Il est avant tout préoccupé par sa propre carrière. Il n’est pas arrogant, il n’est pas une star ; il n’est pas amer, car il croit toujours en son futur succès. Il déborde d’optimisme, rayonne d’une énergie positive, et c’est pour cela que tout le monde l’aime. Il n’est pas un génie et sait donc qu’il doit travailler plus fort. Il est aimable avec tout le monde, ne cause pas de problèmes. Il parle beaucoup et volontiers de ses oeuvres, et ce qu’il dit est parfois plus intéressant que les oeuvres elles-mêmes. Il n’a rien à perdre, il ne tergiverse pas et ne calcule pas trop non plus. Il se substitue sans hésiter à un collègue, accepte les projets que des artistes plus talentueux ou plus intelligents trouvent embarrassants. Il installe lui-même ses oeuvres dans les expositions, remplace le commissaire au besoin, trouve une formule accrocheuse pour la presse, se laisse photographier et ne laisse passer aucune occasion de montrer son travail. Il en parle couramment dans une langue étrangère et, après une rencontre, il répond toujours aux courriels, envoie les documents promis. Travailler avec lui est un charme. Il est patient, c’est là sa grande vertu ; grâce à elle, la popularité se manifeste à un moment ou à un autre. En effet : le monde a autant besoin d’artistes moyens que de bons. L’artiste moyen ne suscite pas la controverse, n’est ni trop radical ni exagérément conservateur. Lorsque le …
Le triomphe de l’artiste moyen[Record]
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Łukasz Gorczyca
Traduit du polonais par
Barbara Thériault
