Depuis la parution de l’ouvrage, des conceptualisations complémentaires émergent quant à la manière dont prennent ou pourraient prendre forme les changements dans les politiques. Deux étiquettes peuvent être évoquées ici : la gouvernance collaborative des politiques publiques et la cocréation des politiques publiques. Ces travaux soulignent que l’État, par l’intermédiaire du gouvernement responsable, cherche ou doit mobiliser — pour toutes sortes de raisons, dont la complexité croissante des problèmes à résoudre et les grands défis de société, beaucoup plus grands peut-être qu’auparavant — des partenaires sociaux, quels qu’ils soient. Est-ce que la définition et le sens que vous proposiez des réformes dans votre texte de 2008, à la lumière de ces travaux plus récents qui insistent sur la mobilisation d’acteurs extragouvernementaux ou extraétatiques, vous amènent à caractériser différemment les réformes ? Ce qui me frappe, cependant, c’est que la société civile d’aujourd’hui, évidemment, n’est plus celle de 1960. Elle est plus segmentée, plus complexe, animée par des courants idéologiques variés ; et les minorités, elles, sont plus nombreuses. Dans cette perspective, l’interaction entre les autorités publiques et des segments de la société civile se trouve compliquée. Parmi les réactions que j’observe, devant cette interaction rendue difficile, c’est l’adoption par des gouvernements, comme le gouvernement canadien et le gouvernement québécois, de deux positions différentes. Selon la première position, les réformes sont entreprises avec le moins de consultations possible de la société civile. Les consultations sont plus rapides, plus simplifiées et moins étendues. À mon sens, les réformes qui en découlent sont nécessairement moins en profondeur. La seconde position qu’adoptent les gouvernements, c’est d’annoncer des réformes qu’ils ne feront finalement pas. Contre les obstacles et les difficultés, rencontrés dans leur rapport avec des éléments de la société civile, ils optent pour un retrait. Ce qui donne lieu souvent à des réformes administratives, plutôt qu’à des réformes de fond. C’est le cas dans les réformes en santé, en éducation. On réunit des administrations, on centralise, on décentralise, on reconstruit une partie des administrations. Tant qu’on reste dans ce domaine des administrations, l’autorité politique a une certaine marge de manoeuvre, et c’est dans cette marge de manoeuvre que l’autorité politique reste. Voilà ce que j’observe. C’est la manière de faire les réformes qui a été transformée, mais sans apporter de grandes modifications de la société civile. Vous avez été un acteur central des réformes au Québec, en particulier dans le domaine de l’éducation. En réfléchissant à la Révolution tranquille et aux grandes réformes qui ont suivi dans différents secteurs au Québec dans les années soixante et soixante-dix, il est peut-être facile de verser dans un certain romantisme ou une certaine idéalisation de ces réformes. Sans faire l’unanimité, ces réformes semblaient toutefois, pendant cette période, apporter le mieux pour la société et son développement. Est-ce toujours le cas ? Diriez-vous que de telles périodes réformistes répondent d’une conjoncture particulière et peut-être peu fréquente ? Qu’est-ce qui permet selon vous aux réformes de produire un changement que l’on pourra en rétrospective qualifier de favorable ? À mon avis, il faudrait réunir toute l’information qui existe concernant l’éducation en ce moment et entreprendre une nouvelle réflexion, axée sur l’avenir. Nous souffrons de myopie en ce qui concerne l’éducation ! Nous n’avons pas une perspective des vingt-cinq ans devant nous. Et pourtant, ce qu’on doit avoir, dans le système d’éducation, c’est au moins une vision des vingt-cinq prochaines années. La prospective est absolument nécessaire. On prépare des enfants à la maternelle, qui se rendront à l’université. On doit être un peu prophète ! Il faudrait reprendre une réflexion avec toute l’information accumulée depuis des années, qui existe au …
Les réformes comme changement socialEntretien avec le professeur Guy Rocher[Record]
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Entretien préparé et conduit par
Jean-Louis DenisEntretien préparé par
Nancy Côté
