Depuis la parution de notre article sur le syndrome de Montréal, aussi appelé conophobie (Stip, 2024), un phénomène inattendu s’est produit : un dialogue public s’est ouvert autour d’un objet aussi banal que le cône orange de signalisation. L’écho médiatique — de la chronique de La Presse du 27 novembre 2024 aux entrevues à Radio-Canada, en passant par la télévision et les discussions animées sur les réseaux sociaux — a largement dépassé le cadre académique de la psychiatrie (Tableau 1). Cette réception illustre à quel point la question de la santé mentale urbaine, longtemps reléguée à l’arrière-plan des politiques publiques, résonne profondément auprès de la population montréalaise, au point d’avoir été reprise comme enjeu dans le débat électoral municipal. Alors que l’article initial proposait une réflexion théorique sur les mécanismes de création des catégories diagnostiques en psychiatrie à partir d’un objet urbain emblématique, la présente lettre vise à en prolonger la portée clinique et sociétale. Elle s’inscrit dans une démarche d’observation secondaire, fondée non sur un protocole expérimental formel, mais sur l’analyse qualitative de réactions spontanées, de témoignages citoyens et de discours médiatiques, révélant une détresse psychologique plus tangible et partagée qu’anticipé. Cette approche rejoint les travaux en psychologie environnementale montrant que les environnements urbains saturés de stimuli visuels, de bruit et d’imprévisibilité peuvent agir comme stresseurs chroniques, avec des effets cumulatifs sur la santé mentale (Evans, 2003 ; Gifford, 2014). Les réactions recueillies à la suite de cette publication suggèrent ainsi que le syndrome de Montréal dépasse la simple caricature d’un Montréalais exaspéré par les travaux publics. Des citoyens, mais aussi des travailleurs affectés à l’installation des cônes, ont exprimé une souffrance réelle, faisant écho aux modèles contemporains de la santé mentale urbaine qui insistent sur le rôle des infrastructures, de la gouvernance et du sentiment de contrôle dans l’expérience subjective du stress (Lederbogen et al., 2011 ; Peen et al., 2010). L’engouement suscité par cet exercice conceptuel a donc incité l’auteur à se montrer attentif à la souffrance exprimée par les personnes vivant à Montréal, et à explorer la valeur heuristique de ce matériau discursif comme révélateur d’un malaise urbain plus large. Une question revenait d’ailleurs sans cesse de la part des journalistes : « Quel serait le cas le plus typique ? » Nous avons alors recueilli les verbatim anonymes issus de correspondances (courriel, messages), ainsi que les commentaires formulés dans les médias. Par exemple, l’un des courriels reçus disait : « J’ai lu l’article sur les cônes dans La Presse ce matin. Tant que j’ai vécu à Montréal, je crois que j’étais immunisé : je ne les voyais plus. Puis j’ai déménagé. Après 3 ans en Estrie, lorsque je reviens à Montréal, je me demande comment il est possible de vivre dans un tel vacarme. » À partir de l’ensemble de ces verbatim juxtaposés, nous avons demandé à un modèle génératif (OpenAI) de rédiger un cas clinique représentatif du syndrome de Montréal. Ainsi est né le cas suivant. Mme C. O. est une résidente de longue date de Montréal, gestionnaire dans une entreprise du centre-ville. Au fil des ans, elle a constaté une augmentation marquée des cônes orange dans son environnement quotidien, en lien avec la multiplication des chantiers. Principaux symptômes : Ce cas illustre comment un élément urbain trivial peut devenir une source importante de détresse psychologique. À Montréal, l’omniprésence des cônes, souvent sans justification apparente, a nourri l’anxiété, la frustration et la colère. Dans la théorie du stress développée par la chercheuse Sonia Lupien (2012), une situation devient stressante lorsqu’elle comporte simultanément perte de contrôle, imprévisibilité, nouveauté et menace à l’ego (CINÉ). Or, les …
Appendices
Bibliographie
- Stip, E. (2024). Le syndrome de Montréal : la conophobie. Santé mentale au Québec, 49(2), 61-71
- Lupien, S. (2012). Well stressed : Manage stress before it turns toxic. John Wiley & Sons.
- Evans, G. W. (2003). The built environment and mental health. Journal of Urban Health, 80(4), 536-555.
- Gifford, R. (2014). Environmental psychology matters. Annual Review of Psychology, 65, 541-579.
- Lederbogen, F., F., Kirsch, P., Haddad, L, Streit, F., Tost, H., Schuch, P., Wüst, S., Pruessner, J. C., Rietchel, M., Deuschle, M. et Meyer-Lindenberg, A. (2011). City living and urban upbringing affect neural social stress processing in humans. Nature, 474(7352), 498-501.
- Peen, J., Schoevers, R. A., Beekman, A. T. et Dekker, J. (2010). The current status of urban–rural differences in psychiatric disorders. Acta Psychiatrica Scandinavica, 121(2), 84-93.
- Stip E. Adjustment disorder triggered by a unique and pervasive urban stressor, traffic cones : A case report. World J Psychiatry 2026 ; 16(5) : 114524 [DOI : 10.5498/wjp.v16.i5.114524]

