Voilà un peu plus de vingt-cinq ans que Patrice Groulx a publié son ouvrage Pièges de la mémoire. Dollard des Ormeaux, les Amérindiens et nous (1998), qui avait alors récolté honneurs et mentions et s’était taillé une place au sein d’une historiographie québécoise en pleine réactualisation. Sans doute fallait-il encore à l’époque une certaine audace pour s’attaquer au mythe d’un héros déchu de l’historiographie traditionnelle canadienne-française. Groulx nous a montré que les pièges d’une mémoire ayant élevé Adam Dollard des Ormeaux au rang de héros national sont nombreux, et leur minutieuse déconstruction lui a permis de faire l’introspection d’une société qui idéalise son passé et ne cesse de ressasser le récit de la survivance. Également, cette étude constituait un rappel effectif quant au rôle de l’historien dans la construction des mythes sur fond de projet national. Groulx nous propose un ouvrage ayant fait peau neuve. Pour en finir avec Dollard : Wendats, Anichinabés et Français au pied du Kinodjiwan est un livre arrivant à point nommé, puisqu’il satisfait à la fois aux critiques formulées à l’endroit de son antécédent et s’inscrit dans l’air du temps. Groulx consacre en effet une grande part de sa réflexion aux problématiques très contemporaines que sont l’iconoclasme des figures du colonialisme et l’intégration des voix et des vues autochtones à l’histoire de la Nouvelle-France. Il souligne que cette « immense faille qui sépare les Québécoises et les Québécois des Autochtones » (p. 15) trouve en partie ses racines dans une mémoire partielle et partiale qui freine l’émancipation juridique et sociale des Premières Nations. Groulx entend démontrer qu’en réévaluant notre façon de manier les sources, d’écrire l’histoire et de la mettre en valeur dans notre patrimoine bâti, les contours d’une histoire « à parts égales » peuvent être discernables. Dans son introduction, Patrice Groulx signale que les ethnohistoires récentes sur les populations autochtones du nord-est de l’Amérique (Viau, 2015; Delâge et Warren, 2017; Bibeau, 2020) l’ont incité à revisiter son propre corpus. Pour mieux comprendre « l’expérience et la culture des Wendats chrétiens réfugiés à Québec (...) qui avaient pris part au combat du Long-Sault » (p. 16), il se réfère ainsi aux « récits initiaux » qui laissent parler les acteurs wendats avant que leur parole ne soit emportée et transfigurée par la mémoire. Par ailleurs, son utilisation de la terminologie autochtone pour désigner toponymes et noms propres enrichit ce récit voulant présenter des perspectives de l’autre côté de la palissade. C’est sur cette prémisse méthodologique que s’ouvrent les deux premiers – et solides – chapitres de sa démonstration. Groulx met en scène des peuples qui interagissent sur le dos de la « Grande tortue » et prend soin d’expliciter les tensions sous-jacentes, les jeux d’alliance, ainsi que des éléments des cultures martiales et des cosmologies des Haudenausonnes, des Wendats et leurs alliés anichinabés. Le réexamen des écrits des jésuites, de Marie de l’Incarnation et de François Dollier de Casson lui permet de réhabiliter les initiatives et les intérêts autochtones dans la bataille du Kinodjiwan. Rapidement le lecteur saisit que Dollard ne sera pas la vedette de cette histoire, et rapidement ce qui avait longtemps été perçu comme tant de sacrifices et d’héroïsme prend une tournure insolente ayant conduit à la perte des derniers Wendats domiciliés. Le troisième chapitre s’ouvre sur une proposition visant à complexifier la lecture du mythe qui, jusqu’à présent, n’a qu’explicité les signes de l’exclusion des Autochtones dans l’histoire d’un Québec en quête émancipatoire. Groulx s’aventure ainsi au-delà de la relation binaire colonisateur-colonisés, et cherche à « imaginer plutôt un dégradé conceptuel du type colonisateur-colon-colonisé » …
Appendices
Bibliographie
- Bibeau, Gilles, 2020 Les Autochtones. La part effacée du Québec, Montréal, Mémoire d’encrier.
- Delâge, Denys et Jean-Philippe Warren, 2017 Le Piège de la liberté. Les peuples autochtones dans l’engrenage des régimes coloniaux, Montréal, Boréal.
- Viau,Roland, 2015 Amerindia. Essais d’ethnohistoire autochtone, Montréal, Presses de l’Université de Montréal.
