Alors qu’au Québec, on ne cesse depuis quelques années de parler du déclin catastrophique de notre langue commune, voire d’une noyade et d’une louisianisation du Québec français; alors que dans son rapport sur la communication institutionnelle en langue française de 2022, l’Académie française fustige la dégradation de la communication en français au profit de l’anglais sur le territoire français, l’ouvrage de Lionel Meney, intitulé Le naufrage du français, le triomphe de l’anglais ajoute une couche de pessimisme quant aux possibilités de rétablir la situation de plus en plus précaire du français tant en France que dans le monde. D’entrée de jeu, Meney affirme que « [l]e français va mal, très mal ». Au-delà du pessimisme qui en émane, l’ouvrage est instructif à plusieurs égards. Lionel Meney consacre près des deux tiers de son livre à décrire, à partir d’une pléthore d’exemples très concrets, ce qu’il considère comme de véritables « déferlantes d’anglicismes » dans la langue française. Non seulement l’anglais est-il omniprésent dans l’environnement visuel et auditif de la France en particulier − ce qu’il considère la pointe de l’iceberg – mais on assiste à une « puissante » pénétration et une concurrence de l’anglais dans le corpus du français (lexique, grammaire, orthographe). L’ouvrage regorge d’exemples d’emprunts à l’anglais par ce que l’auteur nomme le New French. Emprunts de mots, de sens, de préfixes et de suffixes, de graphèmes anglais, interférences dans le domaine du lexique, donc, mais également dans la syntaxe, dans la combinaison et l’ordre des mots, calques de construction (de mots composés), etc. On peut par ailleurs se demander pourquoi l’auteur s’évertue à décrire avec force détails à quel point ce New French a incorporé autant d’anglais, alors même qu’il nous intime de reconnaître que « la pureté de la langue est un mythe », qu’« il n’y a pas de frontières entre les langues, mais une certaine porosité et des échanges constants », qu’il ne faut pas « avoir peur des anglicismes », que ces derniers « présentent même des côtés positifs », et enfin que « vouloir interdire les emprunts provenant d’une langue en particulier relève de l’insécurité linguistique dans le meilleur des cas, voire de la xénophobie dans le pire ». On y constate même que, historiquement, l’anglais a emprunté davantage au lexique français ancien et moderne, à l’anglo-normand ou au latin que l’inverse. Peut-on par conséquent parler de naufrage? En fait, le paradoxe est qu’en dépit du nombre de pages consacrées à l’influence et l’interférence de l’anglais dans le corpus français, ce n’est pas des anglicismes dont nous devons avoir peur mais, soutient l’auteur, de l’anglais. Car c’est le statut et l’emploi du français qui sont menacés en raison de son usage en déclin continue dans nombre de situations, de sa perte d’influence au sein des organisations internationales, de la diplomatie, des sciences, de l’enseignement supérieur, des techniques, du commerce, du sport et de la culture. Et pourtant le nombre de personnes capables de parler le français dans le monde (343 millions de personnes) est en croissance continue, selon les données diffusées par l’Observatoire de la langue française (Francoscope, 2024), une estimation trop optimiste selon Meney, qui croit qu’il y aurait plutôt 84 millions de francophones dans le monde (Le Devoir, 26 avril 2024). C’est que la « francophonité [ne serait] pas la même pour tout le monde », puisqu’on peut pouvoir converser en français sans pourtant l’utiliser au quotidien. Et alors? N’est-ce pas aussi le cas d’un grand nombre de locuteurs de l’anglais? On peut déplorer que Meney s’en soit tenu à une lecture et une interprétation réductrice …
Lionel Meney, Le naufrage du français, le triomphe de l’anglais : Enquête, Québec, Presses de l’Université Laval, 2024, 280 p.[Record]
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Jean-Pierre Corbeil
Université Laval
jean-pierre.corbeil.1@ulaval.ca
