Cet ouvrage, constitué de vingt-deux textes élaborés par Lucie K. Morisset, historienne de l’architecture et de l’urbanisme et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en patrimoine urbain, entre 1995 et 2021, permet tout d’abord d’observer la façon dont elle construit le champ de recherche du patrimoine urbain, les objets qu’elle étudie et ses apports sur le plan théorique et méthodologique. Nous observons aussi comment évolue sa définition et sa conception du patrimoine et de la patrimonialisation en tenant compte du contexte contemporain, marqué par la décolonisation et les migrations transnationales, et de son analyse critique des politiques publiques. Les quatre parties du livre correspondent à quatre thèmes ou axes de son travail, à savoir « le paysage construit », « les idées de l’identité », « la méthode » et « les débats ». Dans la première section thématique, le rapport entre les formes, l’identité, l’appartenance et la mémoire est abordé dans l’étude de l’histoire du parc de l’Exposition provinciale de Québec, de l’hôtel de ville de Québec, du quartier Saint-Roch, du bungalow québécois et de la « ville de compagnie » Arvida. La deuxième partie analyse certains exemples de l’histoire des idées de l’identité tels que l’« invention » de Place-Royale à Québec et les tensions entre différentes intentions de ville, l’invention du monument historique au Québec et la figure de l’Étranger, l’invention du « village typiquement québécois » sur le site de la montagne Tremblante, le régionalisme en architecture en rapport avec la modernité et l’Inventaire des oeuvres d’art (1937) comme moteur de reconnaissance du patrimoine du Québec. Dans la troisième partie, Morisset dévoile des composantes de sa méthode de recherche. La ville comme représentation est abordée dans une perspective transdisciplinaire et comme « palimpseste » (Corboz) où convergent les images scripturales, picturales et architecturales. Les sémiologies développées par Charles Sanders Peirce, Roland Barthes et Umberto Eco, l’archéologie du savoir de Michel Foucault et la phénoménologie de Christian Norberg-Schulz et le genius loci, ainsi que l’analyse de l’oeuvre d’art proposée par Erwin Panofsky constituent les références théoriques et idéologiques qui sous-tendent son « herméneutique des formes urbaines », l’exercice morphogénétique et sémiogénétique que Morisset propose. En ce qui concerne le patrimoine, il est envisagé comme un processus et comme un discours, comme une représentation collective déployée dans le temps long et comme principe actif du développement urbain. Le concept de « régime d’authenticité » (que Morisset théorise en 2009) propose d’interpréter le patrimoine comme l’équilibre des relations entre trois variables, le Temps, l’Espace et l’Autre. La quatrième section thématique accueille une série de « débats » dont celui formulé par la question « Qui possède les églises? », portant sur le droit au patrimoine dans une société civile, laïque et inclusive, et ceux qui invitent à réfléchir, dans le contexte contemporain de la mondialisation et des diasporas et des procès de décolonisation culturelle, à la pertinence d’un changement de la conception du patrimoine. Le dernier article, « Patrimoine urbain. Trancher le noeud gordien », énonce deux faits qui « interpellent profondément nos a priori éthiques et politiques en matière de patrimoine immobilier » (p. 598), à savoir : « le patrimoine n’est […] pas un objet; c’est un projet de relation avec le passé construit dans le présent qui devient d’intérêt collectif » (p. 596), et : « la spécificité, particulièrement dans le tissu urbain, du patrimoine immobilier » (p. 596). Parallèlement à l’analyse des apports scientifiques importants des articles de Lucie K. Morisset, cet ouvrage, dont le philosophe de l’urbain Thierry Paquot souligne dans sa préface le « travail d’actualisation et d’autoévaluation […] d’un …
Lucie K. Morisset, L’esprit, la forme et la mémoire. Construire le patrimoine urbain, Québec, Presses de l’Université du Québec, Coll. « Patrimoine urbain », 2024, 640 p.[Record]
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Carmen Mata Barreiro
Universidad Autónoma de Madrid
carmen.mata@uam.es
