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Dominique Méda, Une société désirable. Comment prendre soin du monde, Paris, Flammarion/France Culture, 2025, 268 p.[Record]

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Nos sociétés occidentales sont actuellement à une étape que l’on peut qualifier de «crise du travail», laquelle finit par faire oublier l’optimisme qui avait suivi la fin de la pandémie et les perspectives de développement des entreprises axées sur le bien-être des travailleurs. Dans Une société désirable, Dominique Méda poursuit avec cohérence un projet intellectuel amorcé dans ses écrits antérieurs: penser cette crise du travail dans les conditions d’un avenir démocratique et économiquement soutenable. L’ouvrage, qui se situe à l’intersection de la sociologie du travail, de l’économie politique et des études environnementales, est organisé autour de quatre axes centraux: les conditions de travail, les politiques de plein emploi, la réhabilitation de l’État-providence et la reconversion écologique. Ces quatre axes de réflexion sont interdépendants et articulés autour d’une même pierre angulaire : la question du travail. D’emblée, je souligne que le grand mérite de l’ouvrage réside dans sa capacité à conjuguer diagnostics empiriques et mise en perspective historique et théorique. Méda mobilise de nombreuses données européennes, en provenance de la DARES (Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques du ministère français du Travail), d’Eurofound et de l’ADEME (Agence de la transition écologique), qu’elle croise avec une réflexion nourrie par des références théoriques issues de plusieurs champs disciplinaires et mobilisées avec efficacité analytique et visée pédagogique. La première partie est consacrée aux conditions de travail et à l’emploi, que Méda analyse à partir d’une série d’enquêtes statistiques et d’approches historiques. Elle y souligne l’intensification des rythmes de travail, affectant particulièrement les jeunes générations et les femmes. L’auteure rappelle notamment l’émergence des jeunes NEETs (Neither in Employment nor in Education or Training) ainsi que les promesses non tenues de la massification scolaire comme symptômes de cette dégradation. Elle défend l’idée qu’il faut désormais substituer aux logiques de productivité des logiques de qualité et de durabilité et plaide pour une démocratisation accrue des entreprises, inspirée du modèle de codétermination allemand. L’auteure déconstruit les stéréotypes sur le rapport au travail des jeunes générations, en montrant que leurs aspirations restent proches de celles de leurs aînés : des emplois correctement rémunérés, intéressants et compatibles avec une vie personnelle équilibrée. Dans la deuxième partie, l’auteure réalise une radiographie de l’émergence du néolibéralisme et de ses effets sur les politiques d’emploi. En mobilisant les thèses de Friedrich von Hayek et de Michel Foucault, Méda montre comment la concurrence est progressivement devenue un objectif explicite de l’art gouvernemental, reléguant le bien-être des travailleurs derrière la croissance économique et imposant l’idée d’une réserve de main-d’oeuvre structurelle au service du plein emploi. L’auteure propose en réponse un changement de paradigme, en appelant à promouvoir l’« entreprise régénérative », dont la finalité ne serait plus exclusivement la maximisation du profit pour les actionnaires, mais l’intégration de retombées positives sur l’écosystème et la société. Dans cette perspective, Méda analyse également les transformations liées à l’intelligence artificielle; loin d’annoncer une disparition massive des emplois, ces évolutions appellent, selon elle, à une revalorisation du facteur humain et à une transformation qualitative du contenu du travail, confirmant ainsi le rôle central du travailleur dans les sociétés de demain. «Tous les travaux convergent pour montrer que les robots ont encore besoin du travail humain, un travail trop souvent invisibilisé, précarisé et sous rémunéré», écrit l’auteure (p. 120). La troisième partie, consacrée à l’État-providence dans le contexte de l’Europe sociale, se distingue par sa profondeur historique et conceptuelle. Méda y rappelle les origines du modèle bismarckien et analyse sa remise en cause progressive sous l’effet du néolibéralisme. L’auteure plaide pour une refondation de l’État social à l’échelle européenne, en intégrant explicitement la question …