Il est le fondateur du champ des relations industrielles. Il a cofondé avec Thorstein Veblen (1857-1929) et Wesley Clair Mitchell (1874-1948) un courant théorique robuste, original et plus que jamais d’actualité : l’institutionnalisme économique pragmatiste étatsunien des origines. On parle ici de John Rogers Commons (1862-1945). Or, il aura fallu attendre plus de cinquante ans après la présentation de Veblen au lectorat francophone (La théorie de la classe de loisir et Les ingénieurs et le capitalisme, publiés en 1970 et 1971) pour qu’au-delà de la traduction d’articles, le même effort lui soit consacré. L’entreprise était démesurée : traduire en français Institutional Economics. Its Place in Political Economy (1934), l’opus magnum de Commons, dans lequel l’auteur développe, sur quelque 900 pages, un raisonnement complexe et extensif, dont l’armature repose sur un ensemble de concepts qui lui sont propres et un socle épistémologique original (la philosophie pragmatiste), et ce, dans la plus pure tradition de l’économie politique. En effet, on parle ici d’une « somme, à la manière des oeuvres des classiques comme Smith, Ricardo, Sismondi et Marx, c’est-à-dire un traité complet d’économie politique comprenant une théorie, dite transactionnelle, de la valeur et des prix, une théorie de l’impôt, de la rente, du profit et de l’intérêt, mais aussi une théorie de l’État, de la politique économique et de la politique monétaire » (p. 62). Dans quels buts les éditeurs de l’ouvrage, Jean-Jacques Gislain, professeur titulaire au département des relations industrielles de l’Université Laval, et Bruno Théret, directeur de recherche émérite au CNRS, associé à l’Institut de recherche interdisciplinaire en sciences sociales de l’Université Paris Dauphine, ont-ils accompli un tel exploit ? Tout d’abord, pour redonner vie, dans la francophonie, à un courant de pensée philosophique et économique, qui, jusqu’à présent, y a été négligé parce que mal connu, sous-estimé ou simplement ignoré. Pour confronter ensuite le monde académique à une oeuvre théorique possédant toutes les qualités d’un programme de recherche alternatif à l’économie « traditionnelle » (y compris l’économie néoclassique et plusieurs courants « hétérodoxes ») et encastrant l’économie dans l’ensemble des sciences sociales (p. 61). J-J. Gislain et B. Théret démontrent ces points en ajoutant quatre textes complémentaires au livre de Commons, dans le cadre desquels ils proposent également des filiations théoriques faisant converger courants de pensée européens et institutionnalisme pragmatiste commonsien. Au regard de l’ensemble de l’oeuvre, on peut affirmer que cet ouvrage fera date en économie et, plus largement, en sciences sociales. Dès la « Note sur la traduction. Compte-rendu d’une odyssée, 2006-2022 » (J-J. Gislain et B. Théret, Volume 1, p. 9-56), on est saisi par la complexité de l’exercice, qui a requis « plus de quinze années de labeur » (p. 56) – et une détermination hors du commun – en raison surtout de problèmes de financement, causés par les inégalités d’accès aux fonds publics universitaires (« la norme en sciences sociales est désormais de financer les traductions du français à l’anglais et non l’inverse » (p. 11)), le manque de valorisation de ce type d’activités dans l’univers académique, le niveau de difficulté élevé et le « caractère chronophage » (p. 13) du projet. C’est en mobilisant la communauté épistémique commonsienne et en travaillant ensuite avec un rédacteur professionnel, Yves Le Bonniec, que la démarche a pu aboutir, cela au prix d’un incalculable investissement en temps de la part des éditeurs. Figure aussi, dans ce texte, une section fort instructive où les choix de traduction sont explicités au moyen d’un glossaire argumenté des concepts commonsiens. L’« Introduction. Pourquoi lire Commons aujourd’hui ? Introduction à une théorie générale institutionnaliste de l’économie » (Vol. 1, p. …
L’Économie institutionnelle. Sa place dans l’économie politique, deux volumes, de John Rogers Commons, Édition critique par Jean-Jacques Gislain et Bruno Théret, Paris, Classiques Garnier, 2024, 2020 p.[Record]
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Sylvie Morel
Professeure retraitée, Département des relations industrielles, Université Laval
