Après Mosaïques (2003), La littérature au quotidien (2007) et de nombreux ouvrages cosignés qui ont révolutionné l’histoire de la presse, Marie-Ève Thérenty aborde de front la question des signatures féminines dans Femmes de presse, femmes de lettres, une somme qui fait aboutir des réflexions et constats colligés au fil de plus de 25 ans de recherches sur la presse française du xixe siècle et qui fait la lumière sur l’entrée des femmes dans l’univers médiatique et leur apport à la poétique du journal. Fidèle à sa méthode, qui scrute en tout premier lieu les pratiques, Marie-Ève Thérenty s’attache ici à circonscrire les postures et stratégies discursives qui caractérisent les textes signés par des femmes dans la grande presse généraliste, des postures tantôt sages, tantôt revendicatrices, offensives, aventurières, scandaleuses ou de rivalité. La vaste période couverte et la volonté d’esquisser un portrait d’ensemble font de cette monographie un ouvrage ambitieux et inspiré, dans lequel s’entrelacent autant les descriptions de tendances collectives que les apports singuliers de plumes féminines hors normes, autant les questions rhétoriques et stylistiques que les conditions sociales au sein desquelles elles se déploient, le tout en soulignant les effets de la matrice du journal. Deux grands constats à propos de la présence des femmes dans la presse constituent les points de départ de la démonstration. D’une part, les femmes qui écrivaient dans les journaux n’étaient pas tant absentes que vite oubliées et, d’autre part, la division de l’espace social, à tous les moments de la période couverte, se répercutait fortement dans l’espace du journal et conditionnait les possibilités et les attentes en matière de participation des femmes à la vie publique. Les transgressions avaient beau être nombreuses, elles étaient le plus souvent balisées par des stratégies discursives qui en facilitaient l’acceptabilité. Thérenty reprend d’ailleurs à son compte l’expression de Gayatri Spivak pour rappeler à quel point, pendant toutes les périodes couvertes par son ouvrage, les femmes sont, dans la société autant que dans l’espace du journal, des « subalternes ». Et c’est cette autre histoire, ancrée dans l’expérience des oubliées et des subordonnées, qu’elle s’applique à retracer. Thérenty présente son projet comme une « enquête », terme qui en souligne la dimension empirique et dont elle présente le cadre dans un bref « avant-propos » qui motive ses ancrages : la périodisation d’abord (un déjà « long » xixe siècle qui se prolonge ici jusqu’à la Seconde Guerre mondiale), son choix de se concentrer sur les journaux généralistes français (moins couverts que la presse spécialisée dans les travaux antérieurs sur les femmes et la presse), le recours à des « figures » pour rendre compte de grappes de pratiques. Construit à partir de « cas » ou de « types », chacun des chapitres esquisse un parcours interprétatif en s’ancrant dans une figure antonomastique circonscrite à même les discours de l’époque. Les Pénélope, Cassandre, Bradamante, Amazone, Sappho et Dalila permettent ainsi d’explorer soit un moment charnière, soit un genre particulier, une posture ou un enjeu. Les six chapitres se déploient chronologiquement et s’arriment les uns aux autres pour former des « généalogies journalistiques » et rendre compte de la diversification de pratiques qui continuent de s’entrecroiser et de se superposer. La structure interne des chapitres reste souple, presque intuitive, mais d’une intuition reposant sur les décennies de recherches qui lestent le regard de Marie-Ève Thérenty, toujours prompt à déceler les contrastes et à révéler les points de tension. La matière de chaque chapitre est ainsi agencée suivant des jeux d’échelle qui éclairent ici les ancrages et les racines des pratiques, là, la prégnance de modèles …
Marie-Ève Thérenty, Femmes de presse, femmes de lettres. De Delphine de Girardin à Florence Aubenas, Paris, CNRS Éditions, 2019, 399 p.[Record]
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Chantal Savoie
Université du Québec à Montréal
