Qu’est-ce qui pousse les femmes à se soumettre à une opération de chirurgie esthétique pour réduire la taille des petites lèvres de leur vulve, opération appelée nymphoplastie, alimentant ainsi un marché économique important et participant du processus de normalisation du corps féminin? Sara Piazza offre des pistes pour explorer cette question à partir de matériaux multiples : une présentation historique et socioculturelle des pratiques chirurgicales qui entourent la morphologie du sexe féminin et sa normalisation; des entretiens cliniques avec des femmes souhaitant se soumettre à la nymphoplastie; et des considérations psychanalytiques sur les processus psychiques qui pourraient se trouver à l’origine de cette décision. L’ouvrage se divise en sept chapitres, organisés de manière relativement logique. Le premier, « Le sexe féminin : histoire, actes et discours », est consacré à l’histoire des manières de nommer et de décrire le sexe féminin ainsi qu’aux techniques d’intervention chirurgicale sur sa morphologie. Piazza discute ici le lien historique entre ces pratiques médicales et la croyance en leur pouvoir de régulation de la sexualité féminine, et précise – ce qui est intéressant – que ce discours de la mesure et de la « gestion » d’une sexualité potentiellement débordante (ou en tout cas anormale) nous renseigne aussi sur les pratiques chirurgicales contemporaines, autant du point de vue des patientes interviewées que de celui des spécialistes qui se prononcent sur la nymphoplastie. L’autrice fournit des statistiques récentes sur la popularité des interventions de réduction des petites lèvres qui ont été effectuées en France, en 2021 et 2022, par à peu près 4 000 personnes par année, pour un coût oscillant entre 2 500 et 5 000 euros par intervention; et par environ 200 000 personnes dans le monde en 2022. Aux États-Unis, la nymphoplastie est devenue une intervention relativement banale (pour un coût qui fluctue entre 4 000 $ et 25 000 $), tout comme le sont désormais d’autres pratiques plus ou moins invasives de traitement et de réjuvénation de la vulve et du vagin, souvent offertes par des cliniques spécialisées. Il ne fait aucun doute que c’est là un phénomène culturel, médical et économique d’ampleur, entouré de débats publics (par exemple sur l’inclusion de l’intervention dans celles qui sont prises en charge par la santé publique en France et ailleurs) et sur lequel il est important que les sciences sociales se penchent. Piazza traite ensuite des images contemporaines du sexe féminin (chapitre ii), notamment en ce qui concerne la contribution de la pornographie, des manga et des images circulant sur les réseaux sociaux à la redéfinition d’une « esthétique vulvaire » particulière. L’absence de pilosité, la couleur rose et les proportions réduites de la vulve sont au coeur de cette esthétique à laquelle les femmes aspirent et que les techniques médicales et d’embellissement visent à reproduire. Les femmes interrogées par Piazza témoignent ainsi d’un désir de normalisation de l’apparence de leur sexe (chapitre iii), normalisation qui est prise en charge dans le discours médical comme objectif des procédures. Ce n’est pas une particularité de la nymphoplastie, bien sûr, comme Sander Gilman l’a montré dans son histoire de la chirurgie plastique (2000), qui a adopté très rapidement la rhétorique du « passing » et du bien-être/bonheur des personnes comme objectif des interventions. Piazza observe que « l’exigence de conformité se confond désormais avec la responsabilité de rendre son corps beau, parfait et sain » (p. 131). Cette observation résonne autant avec les recherches sociologiques sur le discours postféministe entourant les corps et la féminité (Gill 2017; Gill et Orgad 2017; Elias et Gill 2018) qu’avec les études sur les pratiques institutionnelles encourageant …
Appendices
Références
- CALASANTI, Toni, et Neil KING, 2017 « Successful Aging, Ageism, and the Maintenance of Age and Gender Relations », dans Sarah Lamb (dir.), Successful Aging as a Contemporary Obsession: Global Perspectives. New Brunswick, Rutgers University Press : 295-326.
- ELIAS, Ana Sofia, et Rosalind GILL, 2018 « Beauty Surveillance: The Digital Self-monitoring Cultures of Neoliberalism », European Journal of Cultural Studies, 21, 1 : 59-77.
- GILL, Rosalind, 2017 « The Affective, Cultural and Psychic Life of Postfeminism: A Postfeminist Sensibility 10 Years on », European Journal of Cultural Studies, 20, 6 : 606-626.
- GILMAN, Sander L., 2000 Making the Body Beautiful. Princeton, Princeton University Press.
- GILL, Rosalind, et Shani ORGAD, 2017 « Confidence Culture and the Remaking of Feminism », New Formations, 91 : 16-34.
