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Comptes rendus

Marie Buscatto, La très grande taille au féminin, Paris, CNRS Éditions, 2022, 285 p.[Record]

  • Dimitra Laurence Larochelle

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  • Dimitra Laurence Larochelle
    Université Sorbonne Nouvelle/Institut de recherche médias, cultures, communication et numérique (IRMÉCCEN)

Le corps humain, à la fois support matériel et entité symbolique (Le Breton 2008), ne saurait être réduit à un espace privé où se logeraient uniquement les dynamiques biologiques ou psychologiques individuelles. Il constitue également un lieu d’inscription sociale, un vecteur de communication et d’interaction avec autrui. En ce sens, il est façonné en permanence par des normes sociales et des régimes discursifs culturels (Butler 1993) qui orientent non seulement les formes corporelles légitimes, mais aussi les manières de se rapporter à son propre corps. Ces prescriptions configurent les attentes sociales autour des morphologies jugées acceptables et encadrent les pratiques corporelles en conséquence. Dans ce cadre normatif, les personnes dont le corps déroge aux canons dominants – en raison de sa taille, de sa corpulence ou d’autres caractéristiques perçues comme « hors normes » – deviennent des figures de transgression. Leur visibilité même peut se transformer en une menace à l’ordre corporel établi, ce qui les expose ainsi à diverses formes de stigmatisation et de discrimination. Dans son ouvrage intitulé La très grande taille au féminin, Marie Buscatto met en lumière un paradoxe révélateur : bien qu’elle soit socialement valorisée, la grande taille devient un stigmate lorsqu’elle concerne les femmes, en particulier celles qui mesurent plus de 1,77 mètre. Associée à des qualités dites masculines, elle contrevient aux normes de genre qui assignent aux femmes des attributs de petitesse, de fragilité et de dépendance. Cette transgression de l’ordre corporel patriarcal expose les femmes très grandes à des violences symboliques – moqueries, rejet, exclusion – de la part de celles et ceux dont les corps s’inscrivent dans la norme. L’autrice, elle-même touchée par cette réalité corporelle, s’attache à explorer l’expérience vécue des femmes de très grande taille à travers une enquête qualitative conduite pendant plus de quatre ans. Celle-ci s’appuie sur 51 entretiens biographiques menés auprès de personnes aux profils sociaux diversifiés, ainsi que sur une observation quotidienne de deux groupes Facebook rassemblant des gens de très grande taille. L’ouvrage de Buscatto retrace, en huit chapitres, les expériences vécues par ces femmes, depuis les premiers moments de la prise de conscience de leur stature – souvent dès l’école primaire, voire la maternelle pour certaines – jusqu’à l’âge adulte. C’est à travers les interactions sociales – notamment le regard porté par les adultes – que les jeunes filles se rendent compte progressivement de leur très grande taille. Si celle-ci peut entraîner quelques désagréments anecdotiques (par exemple, être reléguée au fond des photos de classe ou être regardée comme plus âgée), l’enfance est généralement décrite, par la majorité des femmes interrogées, telle une période relativement paisible, marquée par une faible exposition à la stigmatisation. À ce stade, la très grande taille ne constitue pas encore un stigmate corporel; elle peut même favoriser des formes de socialisation plus variées, incluant des pratiques mixtes et parfois associées au registre masculin. L’autrice souligne ainsi le rôle déterminant que peut jouer un trait physique tel que la taille dans la construction des socialisations genrées dès la petite enfance. En effet, qu’il soit question d’enfants ou d’adultes, les interlocutrices et les interlocuteurs ont tendance à attribuer aux filles très grandes des qualités traditionnellement masculines – en particulier la force, l’indépendance ou la maturité – là où les filles de taille « standard » sont davantage renvoyées à des attributs féminins conformes aux normes de genre. À noter que seules 15 des 51 femmes interrogées mentionnent des difficultés spécifiques liées à leur très grande taille durant l’enfance, spécialement un sentiment d’exclusion, partiellement ou totalement attribué à leur stature, ayant souvent alimenté les premiers complexes corporels. Cependant, l’adolescence constitue …

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