Mounia Aït Kabboura est professeure adjointe au Collège militaire royal de Saint-Jean et vice-présidente de la Société canadienne de théologie. Spécialiste de philosophie et d’islamologie, elle a mené plusieurs recherches postdoctorales au Québec (McGill, Laval, Sherbrooke) et s’intéresse aux rapports entre religion, politique et modernité. Avant d’entrer dans le vif du propos, il importe de souligner ma collaboration antérieure avec la professeure Mounia Aït Kabboura dans plusieurs projets de recherche et de publication, notamment la codirection de l’ouvrage Allah et la polis. Quel islam pour quelle identité ?, paru en 2021 aux Presses de l’Université de Montréal, ainsi que la coédition du numéro thématique « L’islamisme : de l’idéal califal à l’idéologie pragmatique et conservatrice. Études de cas », publié dans la revue Théologiques et consacré aux mutations de l’islamisme au Maghreb. Cette proximité intellectuelle m’invite ici moins à une critique exhaustive qu’à mettre en valeur les apports les plus significatifs de son ouvrage, lesquels contribuent avec pertinence à éclairer le développement historique et idéologique de l’islamisme radical. L’ouvrage Sayyid Qutb. Architecte de l’islamisme radical s’inscrit dans le champ des études sur l’islamisme contemporain, un domaine traversé de débats vifs et souvent polémiques. Sayyid Qutb (1906-1966), figure intellectuelle et militante majeure de l’islam politique, est considéré comme l’inspirateur direct de nombreux courants islamistes, des Frères musulmans aux groupes salafistes influencés par le wahhabisme, jusqu’à Al-Qaïda et l’État islamique. L’auteure ne se limite pas à retracer l’itinéraire biographique de Qutb ni à expliquer sa radicalisation par l’expérience carcérale : elle s’attache à dégager les fondements philosophiques, théologiques et esthétiques de sa pensée, afin de montrer que celle-ci procède moins d’une rupture contextuelle que d’une continuité doctrinale. La thèse de l’ouvrage repose sur un renversement critique. Contrairement à l’interprétation dominante qui attribue la radicalisation de Qutb aux violences subies sous le régime de Nasser, Aït Kabboura soutient que son extrémisme s’est enraciné bien avant, dans une vision structurée de l’identité, de l’altérité, de la vérité et de la raison. Qutb élabore ce que l’auteure appelle un « orientalisme inversé » : reprenant à son compte les schèmes essentialistes du discours orientaliste, il retourne le stigmate et définit l’Occident comme « l’Autre » matérialiste, décadent et corrupteur, face à un « Nous » islamique idéalisé, homogène et porteur d’une mission transcendante. Ces concepts, présents dès ses premiers écrits littéraires, trouvent leur pleine expression dans ses oeuvres majeures - La justice sociale dans l’islam (al-‘Adālaẗ al-ijtimā‘iyaẗ fi-al-islām), À l’ombre du Coran (Fi ẓilāl al-Qur’ān) et Jalons sur la route (Ma‘ālim fi al-ṭarīq). L’ouvrage adopte une démarche généalogique et historico-critique, en s’appuyant sur l’ensemble du corpus de Qutb : ses essais littéraires, ses romans, ses écrits politiques et religieux, ainsi que ses exégèses coraniques composées en prison. L’auteure démontre la cohérence interne de son projet : loin d’être un penseur éclaté, Qutb articule esthétique, théologie et politique dans une vision globale où la souveraineté divine (ḥākimiyya) apparaît comme l’aboutissement logique d’une réflexion amorcée dans le champ littéraire. De là découle une conception radicale de la modernité islamique, opposée à la jāhiliyyaẗ (ignorance de la loi divine), qui fonde l’appel à un ordre islamiste mondial, régi par la šarī‘a et incarné dans un califat universel. L’analyse souligne par ailleurs le rôle décisif des deux ouvrages qui ont marqué de manière durable l’islam politique radical : À l’ombre du Coran (Fi ẓilāl al-Qur’ān), qui pose les bases de son herméneutique sélective et mobilisatrice, et Jalons sur la route (Ma‘ālim fi al-ṭarīq), véritable manifeste du …
Mounia Aït Kabboura, Sayyid Qutb. Architecte de l’islamisme radical, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 2025, 226 p., ISBN 9782760652156[Record]
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Mohamed Fadil
Université Sidi Mohamed Ben Abdellah Fès Maroc
