D’entrée de jeu, et en toute transparence, je tiens à préciser que j’ai collaboré à plusieurs reprises avec la professeure Mossière dans le cadre de publications et de projets de recherche communs. Dès lors, il ne s’agit pas ici d’une recension critique de son ouvrage, mais plutôt d’une mise en lumière de certains éléments de contribution qui me paraissent particulièrement pertinents pour nourrir et stimuler la réflexion sur le religieux contemporain. Au sein du vaste champ des études consacrées aux religiosités contemporaines, l’anthropologue Géraldine Mossière a maintes fois démontré son habileté à cerner des créneaux de recherche particulièrement originaux et novateurs, allant de la conversion des femmes occidentales à l’islam jusqu’aux ritualités séculières, plus récemment explorées. À cela s’est ajouté, au cours des dernières années, un intérêt pour les parcours religieux des baby-boomers québécois, cette génération née ici entre 1945 et 1957, largement socialisée à l’aune du catholicisme et qui, par la suite, a entretenu une relation complexe avec cette tradition religieuse (Mossière, 2021). Les baby-boomers ont traversé le processus de sécularisation de la société québécoise, la laïcisation de son appareil étatique, la glissade du catholicisme vers une religion davantage culturelle — laquelle paraît désormais elle-même en perte de repères —, ainsi que le phénomène parallèle d’individualisation des itinéraires de sens, marqué tout autant par des appropriations personnelles des traditions religieuses existantes que par l’élaboration de systèmes de référence spirituels sur mesure. Dès lors, en quoi consiste aujourd’hui le rapport de ces derniers à la dimension spirituelle ? C’est à cette question que Mossière apporte des éléments de réponse à travers les récits de vie de six baby-boomers qui illustrent autant d’idéaux types autour desquels graviteraient les diverses formes de religiosité rencontrées à l’échelle de leur cohorte générationnelle, à savoir : les croyants, les pratiquants, les spirituels, les reconvertis, les agnostiques et humanistes, ainsi que les athées relationnels. Par la richesse des récits eux-mêmes, la finesse de leur analyse et le souci de relier les expériences individuelles rapportées à des phénomènes observés plus largement dans le monde occidental, Mossière offre une mise en image unique, rarement aussi détaillée, des processus et modalités de construction des itinéraires de sens individuels, en fonction des projets d’existence propres à chacun, des événements marquants qui ponctuent et dévient les trajectoires de vie, et sur la base d’idées et de symboles puisés autant dans les traditions religieuses que dans les mouvements spirituels et les philosophies humanistes. À la lumière de la diversité et de la complexité parfois étourdissante des parcours et des identités personnelles présentés, l’anthropologue met en évidence non seulement la complexité des itinéraires de sens actuels — y compris chez ceux qui revendiquent une identité catholique —, mais aussi la nécessité de nuancer et de repenser l’écart dichotomique entre des binômes communément évoqués, qu’il s’agisse du religieux et du séculier, de la croyance et de la non-croyance, et, surtout ici, entre la religion et la modernité. Dans les parcours individuels présentés, ces deux dernières dimensions semblent effectivement s’inscrire davantage dans un rapport d’interinfluence que d’opposition ou de répulsion. Si l’idée d’une incompatibilité entre la modernité et la religion continue d’être discutée dans une perspective de longue durée, à travers le métadébat opposant les tenants des théories de la sécularisation, de la reconfiguration ou du marché, force est de constater que, à court terme, religion et modernité entretiennent une proximité, voire une complémentarité évidente, comme en témoignent ici les expériences spirituelles des répondants, toutes ancrées de facto dans la trajectoire de modernisation de la société québécoise. Pour certains, la croyance constitue une réponse, un outil qui aide à faire face aux enjeux de cette …
Appendices
Bibliographie
- Altglas, V. (2018). Spirituality and Discipline: Not a Contradiction in Terms. Dans V. Altglas et M. Wood (dir.), Bringing Back the Social into The Sociology of Religion: Critical Approaches (pp. 79-107). Haymarket Books. https://doi.org/10.1163/9789004368798
- Hervieu-Léger, D. (1987). Faut-il définir la religion ? Questions préalables à la construction d’une sociologie de la modernité religieuse. Archives de sciences sociales des religions, 63(1), 11-30. https://doi.org/10.3406/assr.1987.2418
- Hervieu-Léger, D. (2010). Le partage du croire religieux dans des sociétés d’individus. L’Année sociologique, 69(1), 41-62. https://doi.org/10.3917/anso.101.0041
- Lemieux, R. (2022). Un débat captif de ses religiosités. Dans J.-F. Laniel et J.-P. Perreault (dir.), La laïcité du Québec au miroir de sa religiosité (pp. 237-262). Presses de l’Université Laval. https://www.pulaval.com/livres/la-laicite-du-quebec-au-miroir-de-sa-religiosite
- Meintel, D. (2014). Religious Collectivities in the Era of Individualization. Social Compass, 61, 195-206. https://doi.org/10.1177/0037768614524321
- Mossière, G., dir. (2021). Dits et non-dits : mémoires catholiques au Québec. Presses de l’Université de Montréal. https://pum.umontreal.ca/catalogue/dits_et_non_dits
- Orsi, R. (2010). The Madonna of 115th Street: Faith and Community in Italian Harlem, 1880-1950 (3e éd.). Yale University Press. (Ouvrage original publié en 1985)
- Willems, M.-C., B. Kammarti, D. Yankaya, D. Douyère et D. Desmarchelier. (2024). Comment nommer le religieux ? Enjeux confessionnels, politiques et savants. Mots. Les langages du politique, 135, 9-18. https://shs.cairn.info/revue-mots-2024-2-page-9?lang=fr.
