Étrange néologisme que l’écospiritualité : un mot grec (oïkos – habitat, maison) associé à un mot latin (spiritus – esprit, souffle) pour évoquer la question spirituelle en lien avec l’écologie. Dans les médias et l’imaginaire populaire, ce terme semble désigner un phénomène « nouveau », permettant de nommer différentes pratiques de reconnexion à la Terre ou de faire face aux émotions difficiles devant sa dévastation, tel qu’on le décrit par exemple dans un reportage assez fouillé du journal Le Monde (Faure, 2023). Or si le néologisme est bien récent, la réalité qu’il recouvre l’est moins. Ce dossier se propose d’explorer, selon différentes vignettes, quelques manifestations contemporaines de l’écospiritualité, soit à partir d’études de terrain (Monnot, Grandjean, Rougeon), soit à partir de réflexions plus philosophiques sur les enjeux sociaux ou épistémiques que ce phénomène suscite aujourd’hui (Revol, Delorme et Jaillet, Gravend-Tirole). Mais avant de présenter ces études, un pas arrière de contextualisation du concept d’écospiritualité s’impose. Il existe plusieurs facteurs pour comprendre l’apparition de cette impulsion à croiser le spirituel à la question écologique. Le paradigme socio-économique des pays du Nord, fonctionnant sur un modèle économique néolibéral encourageant l’extractivisme, le consumérisme, le productivisme et le croissancisme, indispose et mobilise un nombre grandissant de citoyen·nes – et ce, même parmi les économistes (Laurent, 2023). L’approche technocratique du monde (Ellul, 2004), avec ses accents matérialistes et individualistes (entre autres), met en crise le lien sous toutes ses formes – relations à soi, aux autres, aux autres qu’humains… (Larocque et Gravend-Tirole, à paraître). Ce lien est précieux, essentiel, dans la mesure où il se trouve au fondement du vivre-ensemble des sociétés humaines comme des écosystèmes (Egger et al., 2023; Abram, 2021; Naess et al., 2017). Cette crise du lien n’est pas tant sous-jacente à la critique de la modernité que l’un des effets les plus saillants, au contraire, de la crise moderne dans son ensemble. Elle représente aussi l’une des causes les plus profondes de la dévastation de la planète : c’est parce que l’homo modernus n’est plus en lien avec la toile de la vie qui porte son existence qu’il la détruit sans complexe. « La crise écologique actuelle », écrit le philosophe Baptiste Morizot, « plus qu’une crise des sociétés d’un côté, ou des vivants de l’autre, est une crise de nos relations au vivant » (Morizot, 2020, 16 – italiques dans le texte). Dans le contexte euroaméricain, il est possible de faire remonter philosophiquement les débuts de l’écospiritualité « moderne » à des figures comme Jean-Jacques Rousseau et Baruch Spinoza. Spinoza (1632-1677), de par sa philosophie parfois qualifiée de panthéiste, montrait déjà les limites d’une pensée moderne qui verse dans une analyse réductrice du monde. Une certaine lecture de sa pensée entend son fameux « Deus sive Natura » (traduit littéralement par « Dieu, c’est-à-dire la nature ») comme l’affirmation que Dieu n’est autre que la nature (Hansen-Love, 2024). Aucun besoin de transcendance pour penser Dieu, donc, puisque la nature nous montre déjà qui il est. Ce qui implique que la recherche du bien passe par la connaissance rationnelle du vivant. Rousseau (1712-1778) pose un regard empathique et plein d’intérêt pour la nature et ses mystères. Plutôt que de considérer l’humain en « maître et possesseur de la nature » comme le suggère René Descartes, il estime que la nature a mieux à enseigner à l’humain que les règles sociales. Car c’est la conscience, plutôt que la raison, qui en notre for intérieur peut nous guider vers une vérité que la science ne saura jamais nous donner. Dans la contemplation du vivant, une autre …
Appendices
Bibliographie
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