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Comptes-rendus

Matière sociale, de Michel Grossetti[Record]

  • Pierre Livet

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Ce livre est à la fois singulier et attachant à plusieurs titres. Il propose une conception du social ouverte à bien des approches sociologiques. Ses positions méthodologiques permettent de compenser les points aveugles de telle et telle perspective, propres à différents courants sociologiques, en en donnant des versions qui les rendent complémentaires. Grossetti ne défend pas ses positions en se croyant obligé de démolir celles des sociologues qui le précèdent ou qui ont des perspectives différentes (une tendance française assez dominante depuis Durkheim, en passant plus récemment par Bourdieu et Boudon). Il refuse donc le couplage très courant en sociologie entre fixation sur un mode de données et de conceptualisation, et disqualification des autres versions et méthodes. Plutôt que de projeter d’emblée une grille dogmatique sur les phénomènes, il préfère partir des conditions concrètes de l’enquête sociologique, des obstacles rencontrés, de la prise de conscience des limites de telle ou telle méthode d’enquête, et recourir à des croisements entre perspectives diverses pour compenser les biais et les limitations des différentes conceptualisations. Cela tout en restant attentif à ce qui, dans les enquêtes et les diverses tentatives de modélisation, rend manifeste la diversité des formes de la « matière sociale », la richesse de leurs combinaisons, mais nous rend aussi sensibles à la part d’incertitude qui demeure dans nos interprétations, qu’elles soient celles de notre vie sociale ordinaire ou celles où nous nous imposons des mises en forme méthodologiques et conceptuelles. Les interactions entre personnes ont une place centrale dans son approche. Mais il ne les réduit pas à des interactions entre des individus (ou selon d’autres termes, des acteurs ou des agents), puisque la notion de « personne » s’en différencie, en n’étant pas séparable d’interactions à dimension sociale. Grossetti ne prétend pas non plus qu’un niveau particulier d’organisation sociale soit le niveau fondamental. Sa vision de ces interactions est multi-niveaux, multi-dimensions et multi-aspects (d’où le refus de positions réductionnistes). Il retient des diverses théories sociologiques ce qui permet de les articuler partiellement entre elles, sans prétendre occuper un point de vue dominant qui ne considère possible qu’un seul type de synthèse. Il donne plutôt des moyens de mieux tenir compte d’approches variées sans réduire leur diversité et récuse les tentatives de réduction des processus et activités sociales à une dimension fondamentale, un seul modèle de reconstruction, et cela en donnant à chaque fois des arguments fondés sur divers modes d’enquête. La richesse de ses enquêtes, de ses outils méthodiques et de ses sources ne l’empêche pas de reconnaître les difficultés, les complexités, les limites de chaque mode d’enquête, comme les insuffisances de conceptions trop rigides. Le lecteur qui voudrait trouver dans Matière sociale une grille conceptuelle indéformable et définitive, une synthèse totalisatrice des différentes approches documentées dans cet ouvrage n’aurait pas compris le projet de Grossetti. Un de ses aspects principaux est de construire des conceptualisations qui soient pragmatiques, au sens où elles donnent à la fois un mode d’emploi adaptable à différentes situations, et une estimation de ses limites. Ainsi son concept de « ressources » ne vise pas à identifier des entités fondamentales qui auraient des propriétés intrinsèquement sociales, mais désigne simplement ce qui peut se prêter à des usages sociaux, et qui donne des occasions de coordinations et interactions entre personnes. Grossetti ne nie pas l’intérêt de tester les conséquences qu’ont ses analyses pour une ontologie du social. Mais le but n’en est pas de prétendre éliminer les apparences et ne retenir que leurs fondements, afin de disposer de « briques fondamentales » d’une reconstruction théorique du social. Ses distinctions ontologiques sont plus modestement, mais plus …

Appendices