C’est dans le cadre de son séminaire, « Femmes, féminismes et rapports sociaux de sexe », que j’ai rencontré Francine Descarries, à la fin des années 1990. Comme plusieurs de ses étudiantes, j’avais milité dans des organisations féministes et je voulais faire de la sociologie. Pourtant, des « théories de la société » produites par cette sociologie, nous ne connaissions alors que celles qui prenaient l’organisation sexuée du monde social (sa division en groupes de sexe séparés et hiérarchisés) pour une donnée d’évidence première, un non-objet sociologique, une réalité hors d’atteinte des pratiques sociales. Cette sociologie participait ainsi de facto du discours social majoritaire garantissant le maintien de l’ordre sexué. C’est donc Francine Descarries qui nous a initiées à la critique féministe en sociologie et en particulier aux théories féministes matérialistes (Mathieu, Delphy, Guillaumin, Tabet) qui démontrent la possibilité (socio-logique) d’une société débarrassée de la division sexuée et sexuante du travail, des différentes formes d’exploitation et d’appropriation des femmes par les hommes, de l’idéologie naturaliste avec ses mythes de « la femme », de « la différence sexuelle » et sa « pensée straight ». Découverte révolutionnaire que celle du caractère historique et transitoire des rapports sociaux qui produisent le « sexe » comme marqueur et simultanément des hommes et des femmes comme toutes les catégories sociales qui en sont dérivées (homosexuels, hétérosexuels, etc.), y compris par contraste (non binaire). On peut donc dire que c’est son travail d’enseignante qui est au fondement du lien, certes pédagogique, mais plus fondamentalement politique, qui nous unit et qui oriente ma (proposition de) lecture de ce nouvel entretien, depuis une position d’étudiante ou d’héritière pourrait-on dire, qui lui doit énormément en tout cas. La manière dont Francine Descarries revient sur son parcours dans cet entretien me rappelle d’abord la démarche qu’elle mettait systématiquement en oeuvre dans ses cours. Une démarche qui, lorsque j’étais étudiante, m’évoquait vaguement la socioanalyse de Bourdieu mais qui s’en distinguait en ce qu’elle était raisonnée en tant que socialement sexuée. Francine Descarries nous invite en effet à lire son parcours non pas en tant qu’il est exemplaire, bien qu’il le soit indéniablement, mais pour ce qu’il dit de la génération de femmes à laquelle elle appartient et qu’elle cherche à objectiver. « Je suis le produit d’une époque », insiste-t-elle, comme elle le faisait en séminaire pour marquer son attachement à une sociologie qui historicise et contextualise les trajectoires sexuées en vue de les dés-individualiser. Et il s’agit bien là d’un parti pris qui, lui, n’est pas générationnel puisqu’il s’inscrit dans les débats sociologiques (y compris féministes) d’hier comme d’aujourd’hui. Francine Descarries a toujours défendu la nécessité de rompre avec les lectures psychologisantes, idéalistes, anhistoriques, réifiantes et bien souvent prescriptives dont elle observe la prégnance et un retour en force dans le discours actuel où la notion d’« identité » est omniprésente et si peu interrogée. Par opposition, Francine Descarries pense sa trajectoire, son rapport aux études, au travail, au féminisme et à l’université, en termes de génération et de rapports sociaux de sexe, mais aussi en termes de rapports de classe et d’ethnicité, même si cette dimension est moins explicitée dans cet entretien. Son parcours, elle le décrit comme celui d’une femme issue d’une famille québécoise au mode de vie urbain et de classe bourgeoise, bien dotée en termes de capital culturel, mais déchue et ruinée économiquement. Son enfance fut marquée par ce déclassement familial avec ses sept années de pensionnat, leurs 12 prières par jour et des vacances à la campagne : « [A]u couvent de Lachine, j’ai prié pour une vie entière », dit-elle. Elle adorait …
Appendices
Références
- Allaire, C., Brunelle, L., & Pelletier, G. (1985). Nouveau Départ : un bilan. Une enquête réalisée à l’échelle provinciale auprès des participants au programme Nouveau Départ. Université de Montréal, Faculté des sciences de l’éducation.
- Bourdieu, P. (1998). La domination masculine. Éditions du Seuil.
- Bourdieu, P. (2004). Esquisse pour une auto-analyse. Raison d’agir.
- Bouthillier, G. (2023). Discours sociaux institutionnels sur la paternité actuelle : analyse épistémologique et espace référentiel [Thèse de doctorat inédite]. Université d’Ottawa, Canada. https://ruor.uottawa.ca/items/c0c5d0af-8565-4c2d-9061-c3cfc9d3fd3c
- Descarries, F., & Corbeil, C. (Éds). (2002). Espaces et temps de la maternité. Les éditions du remue-ménage.
- Guillaumin, C. (1977). Race et nature : système de marques, idée de groupe naturel et rapports sociaux. Pluriel, (11), 39-55.
- Guillaumin, C. (1981). Femmes et théories de la société : remarques sur les effets théoriques de la colère des opprimées. Sociologie et sociétés, 13(2), 19-32.
- Mathieu, N.-C. (2014). Bourdieu ou le pouvoir auto-hypnotique de la domination masculine. Dans N.-C. Mathieu (Éd.), L’anatomie politique II : usage, déréliction et résilience des femmes (pp. 53-89). La Dispute.
- Nouveau départ national. (2002). Femmes au mitan de la vie, femmes en mouvement. Actes du colloque tenu les 29-30 mars 2001. Nouveau départ national.
- Wittig, M. (1992). The straight mind and other essays. Beacon Press.

