L’actualité des dernières années a mis en lumière les problèmes structurels qui traversent les institutions judiciaires et policières en Occident. Pensons à la mort de George Floyd et au mouvement Black lives matter aux États-Unis, ou encore à la répression impressionnante de plusieurs mobilisations sociales (Gilets jaunes et réforme des retraites en France, détention des grimpeurs du pont Jacques-Cartier à Montréal en octobre 2024, etc.). Plus récemment, la mort de trois personnes les 29 et 30 mars 2025 à Montréal et à Québec a ramené la question des violences policières à l’ordre du jour. Ces événements et les mobilisations populaires qui les accompagnent participent à la remise en question de l’institution policière. Or, dans Que fait la police ? et comment s’en passer, ouvrage paru en 2022, Paul Rocher montre que ces critiques des dérives policières ne se sont pas transposées dans les termes du débat public qui demeure centré autour du manque de ressources dont souffrirait l’institution (p. 19). Après s’être attardé aux violences policières perpétrées par le recours aux armes non létales dans Gazer, mutiler, soumettre (chez La Fabrique, 2020), Rocher cherche plus généralement dans cet essai à déconstruire ce qu’il désigne comme le « mythe policier ». La police nous protège-t-elle ? Contribue-t-elle réellement à la lutte contre le crime ? Est-elle réformable ? Est-il possible d’envisager un monde sans police ? C’est à toutes ces questions que l’auteur tente de répondre dans Que fait la police ? L’économiste s’attaque ainsi à la nature même de l’institution afin de montrer qu’il est impossible de la réformer. La réflexion se fonde d’abord sur la démonstration d’une croissance de l’« emprise policière ». Puis, il met en lumière les fondements capitalistes de la police moderne au moyen d’une analyse socio-historique et politico-économique. Sa démarche consiste à contextualiser le développement de la police moderne française en retraçant les dynamiques économiques et politiques qui ont permis sa formation. Enfin, il décrit des expériences alternatives de gestion de l’ordre à partir desquelles il jette les bases d’un monde sans police. L’essai commence par remettre en cause la rhétorique du manque de moyens que l’on trouve fréquemment dans les discours médiatiques et politiques (p. 20). Rocher démontre qu’on assiste plutôt à une consolidation de l’emprise policière, laquelle se manifeste de plusieurs façons. D’abord, une analyse de l’évolution des dépenses publiques entre les années 1990 et 2010 lui permet de démentir le mythe du sous-financement de l’institution policière. Les données montrent plutôt une croissance continue, et supérieure aux dépenses générales de l’État, des budgets voués à la sécurité publique (p. 22‑23). Cette expansion des capacités d’intervention de la police se traduit par l’augmentation des effectifs ainsi que par la multiplication et la diversification des équipements (p. 33‑34). Ensuite, l’auteur met en lumière le développement des formes de gestion de l’ordre. Afin d’en saisir les multiples manifestations contemporaines, il distingue trois catégories d’emprise policière : les polices municipales (emprise municipale), les agences de sécurité privée (emprise privée) et les mécanismes d’incitation à la surveillance mutuelle et à la dénonciation (emprise par le bas). Rocher déconstruit ensuite deux mythes liés à la fonction de lutte contre le crime que l’on attribue à la police. Il dément l’idée selon laquelle on ferait face à une explosion de la criminalité (p. 59). Contrairement à une idée reçue, il n’y a pas de corrélation entre les activités ou dépenses policières et le niveau de criminalité (p. 69). Ce deuxième chapitre aborde également les discriminations racistes et sexistes qui découlent des pratiques policières. À ce sujet, l’auteur insiste sur l’ancrage institutionnel des méthodes d’action qui participent à la perpétuation …
Que fait la police ? et comment s’en passer de Paul Rocher, Paris, La Fabrique, 2022, 248 p.[Record]
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Gabrielle Lorimier-Dugas
Département de science politique, Université du Québec à Montréal
lorimier-dugas.gabrielle@uqam.ca
