En 2012, Pierre-Antoine Pontoizeau a publié Penser au-delà des mathématiques. Logique ou ontologie, aux Éditions Embrasure. Le livre portait sur l’« infondation » des mathématiques, et particulièrement de l’arithmétique, explicitée par des philosophes et logiciens comme Kurt Gödel. Ce livre était le premier volet de ce que l’auteur annonce maintenant comme une trilogie placée sous le signe d’un engagement « pour une nouvelle philosophie occidentale » (quatrième de couverture) et dont l’objectif est « d’examiner la parole selon les mêmes exigences que l’arithmétique » (p. 7), c’est-à-dire de tirer les conséquences de l’« infondation » des mathématiques pour l’ensemble de la philosophie, y compris la philosophie politique. Bien que Libérer la parole politique soit le deuxième volet de ce triptyque en cours d’élaboration, le livre, composé d’une courte introduction et de cinq essais, se lit aisément pour lui-même. Cette analyse des conditions de la pratique politique et de la recherche politologique intéressera les chercheurs qui interrogent la parole comme paradigme de l’action politique et ceux qui travaillent les rapports entre philosophie et mathématiques. Comme l’auteur s’efforce d’expliquer les notions techniques qu’il mobilise, l’ouvrage est accessible aux lecteurs qui ne maîtrisent pas la philosophie des mathématiques. Pontoizeau part du constat que la théorie politique contemporaine prétend se fonder sur des conceptions scientifiques qui datent des dix-septième et dix-huitième siècles. Cette prétention à un fondement dans la science des Lumières est problématique car, en l’acceptant, on accepte une série d’exclusions quant à ce qui constitue une proposition politique et une analyse politologique. Comme plusieurs avant lui, Pontoizeau interprète cet état de fait, ainsi que l’idée que « les principales questions politiques auraient trouvé des réponses définitives au-delà desquelles il n’y aurait plus rien à penser » (p. 9), en termes d’une prédominance du « modèle cartésien ». Il attribue ainsi à René Descartes la responsabilité symbolique d’une domination sans partage de la raison dite instrumentale et voit dans le projet cybernétique de Norbert Wiener l’achèvement de ce modèle. Face à ce diagnostic, l’auteur propose une « mise à jour » de la pensée politique pour prendre acte des avancées scientifiques et surtout de l’explicitation de « l’infondation » des mathématiques, puisque celles-ci sont au fondement des sciences occidentales et donc du projet même d’une science politique. Cette explicitation montrerait, du coeur même de l’édifice rationaliste, une limitation fondamentale des pouvoirs de la raison plutôt que l’illimitation des possibilités du calcul. Le premier essai, « Le fait de limitation et la pensée incomplète », présente cette thèse centrale en se référant aux travaux de Gödel sur l’incomplétude des systèmes formels, ainsi qu’aux travaux d’Alfred Tarski sur la conception sémantique de la vérité. Pontoizeau énonce qu’aucun langage n’est clos ni ne constitue sa propre et unique référence. Tout langage repose sur des « axiomes » relevant de la foi, de la croyance ou du jugement plutôt que d’une démonstration vérifiable et cohérente. Cela implique qu’il y a « défaut radical de l’ultime argument » (p. 40), « celui pour lequel on fait silence » (p. 41), car les « axiomes » peuvent toujours être questionnés par distanciation. La théorie politique moderne serait « une de ces constructions rationnelles qui prétend s’accomplir en toute autonomie, sans références extérieures, sans l’expression des croyances qui président à sa formalisation » (p. 41). Toutefois, cette prétention ne résisterait pas à l’examen de sa cohérence car « toutes les sciences, dont la science politique, sont affectées par la révolution gödelienne » (p. 46). Il faut alors une théorie politique véritablement « hétéronome ». Le deuxième essai, « La distanciation et l’hétéronomie », constate que tout projet d’émancipation en …
Libérer la parole politique. Essais de philosophie politique, de Pierre-Antoine Pontoizeau, Les Plans sur Bex et Paris, Éditions Embrasure, 2014, 191 p.[Record]
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Simon Labrecque
École d’études politiques, Université d’Ottawa
slabrec3@uottawa.ca
