Les objets donnent sens à l’espace et le font advenir en tant qu’espace, c’est ce qu’assurait déjà Greimas : En retour, la « substance » devenue « espace » instruit la signification individuelle et collective des objets. Pourtant, si l’interaction qui porte ces instances l’une vers l’autre paraît essentielle, elle n’est guère qu’une précondition de la signification : l’espace sert « en vue de la signification », précise Greimas. En effet, dès lors qu’on la situe en regard d’une relation sémiotique par laquelle un sujet vise ces objets (et reçoit lui aussi, en retour, son statut de sujet), un tel dispositif paraît lacunaire et convoque nécessairement la notion de parcours : les objets qui sont à l’espace prennent sens au gré du parcours du sujet, au gré du déplacement de son corps et de son regard, assumant ensemble le mouvement de l’intentionnalité. La prise en compte du parcours n’est pas sans conséquence pour l’énonciation qu’elle tend à complexifier. À cette aune, la perception se conçoit tout d’abord comme un processus, le sujet s’approchant progressivement de l’objet et celui-ci s’imposant peu à peu dans le champ de présence. Ensuite, cette participation oblige à affiner la notion de sujet pour distinguer l’instance du corps et celle du regard, le corps en déplacement et le regard, mobile lui aussi, invité à suivre « les chemins qui lui ont été ménagés dans l’oeuvre », comme l’assurait déjà Klee. Or, si les deux instances sont impliquées dans le parcours, une préséance pourrait sans doute être établie pour circonscrire les participations visuelle et corporelle : après tout, s’agit-il « d’aller où je regarde » ou de « regarder où je vais » ? Les auteurs réunis dans ce dossier révèlent la fécondité de ce concept de parcours et son intérêt pour la théorie sémiotique. Se fondant sur trois corpus exemplaires – l’architecture, les arts plastiques, le paysage –, ils en font un élément indispensable à la compréhension des discours spatialisés ainsi qu’une passerelle entre la sémiotique visuelle et la sémiotique de l’espace. Soumise à ces regards croisés, la notion de parcours s’impose comme une « prise » commode pour aborder différentes dimensions du discours. Parce qu’elle donne une forme spatiale et temporelle à la relation sujet/objet, elle en dévoile tout d’abord la dimension narrative et modale. La notion de parcours permet alors d’élargir la signification, en l’attachant aux objets, mais aussi aux espaces entre les objets. Dans son article consacré à l’exposition de la collection Winthrop au Musée des beaux-arts de Lyon, Odile Le Guern montre très précisément la spécificité du média exposition, qui tient à sa « matérialité spatio-temporelle », et décrit le corps du visiteur comme un support qui temporalise les informations spatiales. Le parcours du visiteur du musée se compose donc de séquences, redevables de variations aspectuelles, et mobilise des figures temporelles, telles que l’anticipation, l’accélération, le ralentissement ou la dilation. En poursuivant l’investigation, on montrerait que de telles figures temporelles esquissent aussi, en devenant récurrentes, des « styles de parcours » résultant de l’ajustement entre le parcours de l’usager et les contraintes que constituent l’ensemble des zones critiques. La notion de parcours donne en outre accès à la sémiotique figurative, comme le montre Pierre Boudon à propos d’une architecture de L. Kahn. Pour cet auteur, le parcours permet d’aborder les problèmes de « composition de l’espace », y traçant des « noeuds », des « filets » ou des « entrelacs ». Toutefois, et il s’agit d’un point essentiel de l’article d’Alain Rénier, de telles dispositions figuratives ne constituent jamais un « objet …
Appendices
Bibliographie
- Arasse, D. [2001] : « Du lieu au site. Les zones de l’art aujourd’hui », Revue d’esthétique, no 39.
- Barthes, R. [1994] : « Sémiologie et urbanisme », Oeuvres complètes, tome II, éd. établie par E. Marty, Paris, Seuil.
- Baxandall, M. [1985] : L’Oeil du Quattrocento. L’usage de la peinture dans l’Italie de la Renaissance, Paris, Gallimard.
- Benjamin, W. [1991] : « L’oeuvre d’art au temps de sa reproduction mécanisée », Écrits français, Paris, Gallimard.
- Beyaert-Geslin, A. [2002] : « Retiens la nuit », Voir, no 24-25 (« Figures de la nuit »), décembre, 40-51.
- Floch, J.-M. [(1990) 1995] : « Êtes-vous arpenteur ou somnambule ? L’élaboration d’une typologie comportementale des voyageurs du métro », Sémiotique, marketing et communication. Sous les signes, les stratégies, Paris, PUF, 19-47.
- Fontanille, J. [2003] : « Lumières, matières et paysages », Protée, vol. 31 no 3 (sous la dir. de M. Renoue), 17-30 ;
- ———— [2002] : « Le langage des signes et des images : pictogrammes, idéogrammes, signalétique et publicité. Le pouvoir créateur des signes », Université de tous les savoirs, vol. 5 (« Le cerveau, le langage, le sens »), 287-300.
- Greimas, A. J. [1976] : Sémiotique et sciences sociales, Paris, Seuil.
- Hall, E. T. [1971] : La Dimension cachée, trad. fr. d’A. Petita, Paris, Seuil.
- Klee, P. [(1956) 1999] : Théorie de l’art moderne, Paris, Gallimard.
- Poper, F. [1980] : Art, action et participation. L’artiste et la créativité aujourd’hui, Paris, Klincksieck.
