Lorsque j’ai fait sa connaissance en 1985, Jacques Leplat avait les acquis de trois décennies de travaux de recherche avec, en 1953, une revue de question dans L’Année psychologique sur les « Travaux récents de ‘technologie humaine’ (Human engineering) » (Leplat, 1953). Il soulignera plus tard que si cette revue pouvait être pratiquement exhaustive à l’époque avec ses 29 références, elle serait aujourd’hui pratiquement impossible à réaliser, vu l’ampleur du développement de la psychologie ergonomique (ergonomic psychology). Il venait de recruter Renan Samurçay (trop tôt décédée, en 2001) dans son laboratoire EPHE-CNRS pour un poste CNRS affiché en psychologie ergonomique, alors qu’elle venait de la didactique, avec une thèse avec Gérard Vergnaud. C’est dans le séminaire de psychologie ergonomique qu’il animait avec Maurice de Montmollin que nous avons présenté pour la première fois notre travail sur une formation professionnelle. Il s’agissait de la formation d’une méthode orientant l’activité des officiers Sapeurs-Pompiers (SP) dans la gestion d’opérations complexes. C’est armées des concepts et méthodes utilisés en didactique des mathématiques et de l’informatique scolaires que nous venions de commencer cette recherche. Nous étions loin de nos bases, et j’ai toujours pensé, malgré ses dénégations, que Jacques Leplat était quelque peu inquiet de voir Renan s’engager dans la recherche en psychologie ergonomique à mes côtés, alors que je ne travaillais pas dans ce domaine. En fait, il s’agissait de didactique professionnelle avant la lettre : Pierre Pastré la baptisera ainsi dans sa thèse de 1992. Je pense que Jacques Leplat avait repéré que nous avions bien fait de l’analyse de l’activité (des officiers stagiaires), dans des situations de simulation, certes, mais qui n’en sont pas moins des situations d’action. Dans cette étude didactique (Samurçay et Rogalski, 1992), nous avions fait de l’analyse de l’activité « en acte ». Il s’agissait d’une utilisation pragmatique, sur laquelle nous n’avions pas réfléchi et que nous n’avions pas identifiée en tant que telle alors qu’elle est un concept central de la psychologie ergonomique, mais que Jacques Leplat, lui, avait parfaitement identifiée. Dans cette étude, nous allions à l’encontre de la définition de la didactique professionnelle comme « analyse de l’activité en vue de la formation » qu’a donnée plus tard Pierre Pastré, puisque nous n’avons analysé que plusieurs années plus tard les activités de gestion des opérations par des officiers SP, sur le terrain des feux de forêt. C’est en discutant de ces situations de formation qu’est apparue une de nos (très rares) divergences : il s’agit de la conceptualisation du risque. La sécurité au travail a été pour lui une constante préoccupation. Schématiquement, dans ce contexte, pour lui, le risque est lié à l’existence d’un danger et de la rencontre de l’opérateur avec ce danger – (une paroi brûlante sur laquelle il s’appuie par inadvertance, par exemple). L’étude du risque est alors liée à la visée de diminuer les accidents du travail en supprimant ou en limitant les possibilités de rencontre du danger par l’opérateur : il s’agit d’une perspective ergonomique. De mon côté, la formation des officiers prenait en compte le risque comme objet d’action : on fait à son propos de la prévention (en diminuer l’occurrence), de la prévision (il s’agit de préparer l’action si le risque se concrétisait), de l’opération (le risque s’est réalisé, il faut en limiter les conséquences). De son point de vue, les expressions « risque potentiel » et « risque réalisé » que j’utilisais relevaient quelque peu de l’absurde, mais dans la perspective de didactique professionnelle, il s’agissait de l’apprentissage ou du développement des compétences à traiter cet objet d’action. Je pense que nous n’avons pas su …
Appendices
Bibliographie
- Leplat J. (1953). Travaux récents de « technologie humaine » (Human engineering). L'année psychologique. 53(2), 517-537.
- Leplat, J. (1967). Ergonomics and Professional Training: Work Analysis and Problem Diagnosis. Bulletin de psychologie, 20(16-17), 1005-1012.
- Leplat, J. (2008). Formation et didactique professionnelles : un chemin psychologique dans l'histoire. Travail et Apprentissages, 1(1), 22-33.
- Pastré, P. (1992). Essai pour introduire le concept de didactique professionnelle. Rôle de la conceptualisation dans la conduite de machines automatisées . Thèse de doctorat, Université Paris 5, René Descartes.
- Rogalski, J. (1995). From real situations to training situations: conservation of functionalities. Dans J.M. Hoc, P.C. Cacciabue et E. Hollnagel (Dir.), Expertise and technology: cognition and human-computer cooperation, 123-137. Lawrence Erlbaum Associates.
- Rogalski J. (2008) Le cadre général de la théorie de l’activité. Une perspective de psychologie ergonomique. Dans F. Vandebrouck (dir.) La classe de mathématiques : activités des élèves et pratiques des enseignants, 23-30. Octarès.
- Rogalski, J. (2012). Théorie de l’activité et didactique, pour l’analyse conjointe des activités de l’enseignant et de l’élève. JIEEM – Jornal Internacional de Estudos em Educação Matemática IJSME – International Journal for Studies in Mathematics Education), 5(1). https://jieem.pgsscogna.com.br/jieem/article/view/112
- Rogalski, J. et Robert, A. (2015). De l'analyse de l'activité de l'enseignant à la formation des formateurs. Le cas de l'enseignement des mathématiques dans le secondaire. Raisons Éducatives, 19, 95-114.
- Samurçay, R. et Rogalski, J. (1992). Formation aux activités de gestion d'environnements dynamiques : concepts et méthodes. Éducation permanente, 111, 227-242.

