Le désaccord est un phénomène omniprésent et universel, indissociable de nos rapports avec les autres. Lorsque nous discutons avec autrui, sans cesse, nous constatons que nos opinions, nos valeurs, nos points de vue et nos préférences divergent, que nos visions de notre avenir collectif s’affrontent ou encore que nos interprétations des faits empiriques, des événements historiques ou de l’actualité s’opposent. Bref, le désaccord est au coeur de nos pratiques discursives quotidiennes, mais n’est-il jamais qu’une scorie dans nos rapports avec les autres, une imperfection communicationnelle qu’il faudrait toujours, au nom de la bonne entente, s’empresser de faire disparaître par le dialogue, la délibération ou même la persuasion ? Ou se pourrait-il au contraire qu’il présente en lui-même un intérêt philosophique à part entière, qui soit davantage que la simple mise en évidence de nos divisions ? Se proposant de donner une réponse aussi fouillée et rigoureuse que possible à cette question, l’ouvrage collectif The Routledge Handbook of Philosophy of Disagreement, paru à la fin de 2024 sous la direction scientifique de Maria Baghramian (spécialiste du relativisme et du désaccord en science et entre experts), J. Adam Carter (spécialiste de l’épistémologie sociale et des vertus) et Rach Cosker-Rowland (spécialiste de la philosophie politique et morale), est une véritable plongée en profondeur dans les multiples enjeux et questionnements que soulève le désaccord. Ce dernier est en lui-même un sujet de recherche encore relativement nouveau, selon ce qu’affirme l’une des figures de proue des travaux sur la question, Thomas Kelly, qui, dans sa contribution à l’imposant manuel de 548 pages, souligne que le sujet n’est devenu un thème central de la réflexion philosophique qu’au tournant des xxe et xxie siècles, à la faveur notamment de travaux en philosophie de la religion et de l’apparition dans les années 1990 et 2000 d’un intérêt de plus en plus marqué pour les questions d’ordre social en épistémologie générale (p. 172). Composé de six parties réunissant 41 chapitres rédigés par des expertes et des experts reconnus et associés à diverses universités dans le monde, l’ouvrage propose tout d’abord une série de textes plus généraux dressant collectivement un portrait de ce qu’on pourrait appeler les fondements philosophiques du désaccord. Puis, il jette dans les cinq autres sections un éclairage plus particulier sur la question du désaccord en épistémologie, en science, en morale, en politique et dans le domaine des politiques publiques. Ainsi, dans les chapitres de la première partie, il est notamment question des différents types de désaccords (Steven D. Hales), des rapports entre le désaccord, le scepticisme, la possibilité du progrès en philosophie (Annalisa Coliva et Louis Doulas) et les éventuelles conséquences d’un tel progrès (Bryan Frances), ou encore de ce qui constitue un désaccord profond. On entend par là un désaccord qu’il est difficile, voire impossible, de dénouer, non seulement parce qu’il porte sur une question fondamentale et ardue à trancher sur le plan épistémique, mais aussi parce que cette question revêt une importance cruciale par l’étendue de ses conséquences logiques, d’une part, et par l’ampleur de l’investissement subjectif de ses tenantes et tenants, d’autre part (Duncan Pritchard). La première partie de l’ouvrage traite également des caractéristiques du désaccord en métaphysique (Timothy Williamson) et en logique (Graham Priest), de même que de la façon dont le désaccord se manifeste et produit ses effets concernant la vérité (Max Kölbel), les valeurs (Alison Hills), les jugements de goût (Isidora Stojanovic et Julia Zakkou), les croyances et pratiques religieuses (Katherine Dormandy), la définition de termes socialement chargés, comme les expressions relatives au sexe, à l’identité de genre ou à l’appartenance à un groupe racisé (E. Díaz-León), et …
Maria Baghramian, J. Adam Carter et Rach Cosker-Rowland (dir.), The Routledge Handbook of Philosophy of Disagreement, New York : Routledge, 2024, 548 pages[Record]
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Etienne Marcoux Université de Sherbrooke

