Les ouvrages philosophiques traitant d’éthique professionnelle ne sont pas légion au Québec ni même d’ailleurs dans le reste de la francophonie. Cela est encore plus manifeste si l’on parle d’une profession comme le génie. Les sujets à discuter et approfondir ne manquent pourtant pas autour des questions d’éthique dans cette profession, comme en témoigne l’ouvrage de Marc-Kevin Daoust et Thomas Mekhaël, qui vient combler un réel besoin dans ce domaine. Soulignons d’entrée de jeu qu’il s’agit d’un ouvrage s’adressant d’abord aux étudiants et étudiantes en génie, mais qu’il peut intéresser bien d’autres catégories de lecteurs. J’y reviendrai. Cela explique que chaque chapitre commence par une vignette qui en expose clairement les objectifs et la structure, et se conclut sur des exercices prenant la forme de questions invitant à la réflexion sur les apprentissages réalisés autour du thème abordé dans le chapitre. Des suggestions de lectures additionnelles viennent clore chacun des chapitres. De nombreux exemples et brèves analyses de cas ponctuent les développements et permettent de rendre concret ce qui pourrait s’avérer trop abstrait et complexe pour des lecteurs et lectrices moins rompus — et disons-le, moins spontanément intéressés — aux arguments et perspectives philosophiques. Étant tous deux professeurs enseignant en éthique à l’École de technologie supérieure, les auteurs ont manifestement conçu leur ouvrage comme un manuel devant permettre à leurs étudiantes et étudiants de mieux comprendre le milieu professionnel du génie et ses cadres institutionnels, ainsi que de les outiller en prévision des conflits éthiques variés pouvant survenir dans leur future pratique professionnelle. Ce ne sont toutefois pas que les clientèles étudiantes en génie qui pourraient bénéficier des éclairages prodigués par cet ouvrage. Pour avoir longuement côtoyé ce milieu professionnel ainsi que plusieurs autres au cours des trois dernières décennies, il m’apparaît évident que c’est l’ensemble des milieux professionnels — clientèles étudiantes, professionnels en exercice, régulateurs des professions et autres personnes appelées à les former — qui auraient intérêt à prendre connaissance de cet ouvrage. C’est que, bien au-delà de certaines des particularités des pratiques, encadrements et questionnements éthiques propres au milieu du génie, l’ouvrage fait ressortir des thématiques et des types de conflits éthiques qui, pour la plupart, traversent l’ensemble des milieux professionnels. En portant attention à la structure d’arrière-plan de cet ouvrage ainsi qu’à ses thèmes principaux et aux façons dont ils sont analysés, une personne enseignant l’éthique à un autre groupe professionnel trouverait aisément matière à inspiration pour structurer et guider ses propres enseignements. Ce n’est pas le moindre des mérites de cet ouvrage. Qu’en est-il, d’abord, de cette structure d’arrière-plan qui guide tout l’ouvrage ? D’entrée de jeu, les auteurs nous rappellent la métaphore bien connue du panier et des pommes pourries qui s’applique à merveille à ce qui a pu être constaté lors des travaux de la Commission d’enquête sur l’octroi et la gestion des contrats publics dans l’industrie de la construction (la CEIC ou « Commission Charbonneau ») et du rapport qui a suivi. S’il est vrai que de mauvaises pratiques d’ingénieurs ont été mises en évidence pendant les travaux de cette Commission (les « pommes pourries »), on aurait tort de réduire les vicissitudes du génie québécois aux errements moraux de quelques individus mal intentionnés. Au-delà de ces derniers, en effet, ce sont les défaillances, vulnérabilités, inconstances et imperfections des institutions québécoises du génie qui ont été mises sous le feu des projecteurs de la Commission Charbonneau (« le panier »). Comme le soulignent avec justesse Daoust et Mekhaël, s’il est essentiel de porter une attention soutenue aux comportements individuels des ingénieurs, on ne doit pas négliger l’environnement plus large dans lequel ces …
Marc-Kevin Daoust et Thomas Mekhaël, L’éthique et le génie québécois, Québec : Presses de l’Université du Québec, 2024, 270 pages[Record]
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Luc Bégin Université Laval

