Je tiens tout d’abord à remercier chaleureusement Morgane Delorme, Nathanaël Colin-Jaeger et Camille Ternier pour leurs lectures attentives et exigeantes de Seeing Like a Firm. Leurs commentaires critiques — bienveillants, mais sans complaisance — m’offrent une occasion précieuse de clarifier certains enjeux du livre, d’en assumer plus nettement certaines prises de position, mais aussi de mieux cerner les lignes de fracture qui traversent aujourd’hui ce qu’il faut bien appeler la philosophie politique des institutions économiques. Plusieurs remarques critiques portent sur le concept d’esthétique de l’inégalité, qui représente, je l’espère, l’une des innovations conceptuelles du livre. Colin-Jaeger doute qu’il soit au fondement d’une conception raisonnable de l’entreprise, Ternier s’interroge sur sa portée concrète, alors que Delorme soutient qu’il me pousse à quitter le terrain d’une forme d’argumentation rationnelle ou délibérative. Je commencerai donc par clarifier quelques fonctions de ce concept. Il me permet d’abord de déterminer le coeur normatif d’une certaine forme de conservatisme que je trouve, entre autres, dans les travaux de Corey Robin et de Kim Phillips-Fein. Ensuite, il permet de distinguer deux manières de se rapporter à l’inégalité, qui renvoient à deux attitudes morales bien distinctes. La première en est une de tolérance de l’inégalité. C’est celle qui caractérise le libéralisme et le libertarisme, mais également tout un ensemble de pensées campées plus à gauche, à condition bien sûr d’écarter les auteurs défendant une forme radicale d’égalité des résultats. Ainsi, une attitude de tolérance de l’inégalité se trouve dans certaines formes d’égalitarisme, de socialisme, d’utilitarisme, de multiculturalisme et de solidarisme. Dans cette optique, il s’agit de clarifier les raisons pour lesquelles il est juste de tolérer certaines inégalités, qui pourront être vues comme acceptables. De manière tout à fait classique, les utilitaristes seront conduits à tolérer certaines inégalités si cela permet de réaliser un bien jugé moralement plus important. Pour ce qui est des libertariens, cela peut bien sûr les conduire à tolérer des niveaux abyssaux d’inégalités, à condition que la propriété de soi soit respectée. Enfin, pour toute une gamme de penseurs de gauche, cela les amènera à faire peser des contraintes très sévères sur la justification de l’inégalité ainsi que sur l’organisation sociale de celle-ci. La seconde attitude, celle que je nomme esthétique de l’inégalité, est une attitude de célébration : les inégalités ne sont pas seulement tolérées, elles sont jugées bonnes et belles. Elles agissent en fait comme signes d’un « bon ordre du monde ». C’est cette attitude qui me semble constituer le coeur normatif du conservatisme du commerce. Cela dit, à l’objection formulée par Delorme — selon laquelle mon diagnostic procéderait d’une généralisation sociologique incertaine et s’appuierait sur des références universitaires désormais moins centrales, en particulier Hayek — je répondrais en trois temps. D’abord, je dirais qu’on ne saurait sous-estimer l’influence persistante de la pensée hayékienne. Ses ouvrages figurent encore au programme de nombreuses écoles de commerce, et ses idées sont relayées et promues par un dense réseau de think tanks, de fondations et de milieux d’affaires qui ont largement façonné l’imaginaire économique contemporain. Comme l’a bien montré Phillips-Fein, les milieux patronaux, à l’ère du New Deal, se sont activement mis en quête d’un « Marx de la droite », qu’ils ont trouvé dans la figure d’Hayek. Cela n’est pas banal. Son influence intellectuelle et symbolique dépasse ainsi largement les cercles universitaires, et irrigue le discours entrepreneurial et managérial jusqu’à nos jours. Ainsi, contrairement à ce qu’affirme Delorme, je dirais qu’Hayek continue d’être au centre « des formes affectives et culturelles par lesquelles l’inégalité est aujourd’hui vécue et reproduite ». Ensuite, je réponds que j’ai précisément cherché à documenter …
L’esprit du conservatisme du commerce : réponse à mes critiques[Record]
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Pierre-Yves Néron European School of Social and Political Sciences (ESPOL), Université Catholique de Lille

