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Disputatio

Histoire de la méritocratie entrepreneuriale, domination au travail et politiques de l’égalité : quelques remarques sur Seeing Like a Firm[Record]

  • Camille Ternier

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  • Camille Ternier Chercheuse postdoctorale, Chaire Espace de l’École normale supérieure, Université PSL

L’un des grands mérites de Seeing Like a Firm est de dévoiler, dans toute sa crudité, le mépris que réserve aux travailleurs ce que Néron appelle le « conservatisme du commerce ». Il évoque notamment Ayn Rand, pour qui les améliorations des conditions de vie ne sont que le fruit du labeur d’une minorité d’hommes d’exception (p. 44). Comment l’idéologie de la « méritocratie entrepreneuriale » (p. 37) est-elle née ? Pourquoi ces entrepreneurs qui « hallucinent le sens de leur propre supériorité » (p. 39) sont-ils un problème pour nos sociétés égalitaires ? Et comment « réinventer l’éthique et la politique de l’égalité » (p. 238) dans l’entreprise, puisque cette dernière n’existe précisément qu’en raison des relations de subordination hiérarchique qu’elle permet ? Mon commentaire critique se divise en trois sections et quatre remarques : deux remarques ont trait à l’histoire des idées que propose Néron concernant les penseurs ayant pu favoriser — volontairement ou non — le conservatisme du commerce. Une remarque est relative au diagnostic empirique proposé par Néron de la domination sur le lieu de travail. La troisième section porte sur sa proposition positive. Néron a été sans doute un des premiers philosophes égalitaristes contemporains, avec David Miller puis Elizabeth Anderson, à proposer une défense explicite en matière d’égalité relationnelle de la démocratie d’entreprise. Je me demanderai dans cette troisième partie si cette défense ne souffre pas cependant d’un excès d’abstraction. J’aurais tendance à formuler deux critiques relatives à l’histoire des idées politiques. D’abord, il me semble que Néron perpétue l’idée discutable selon laquelle la théorie proposée par John Rawls ne dit rien de l’économie et des entreprises en particulier. Comme si tout ce qu’on pouvait tirer des écrits de Rawls n’était qu’un vaste silence embarrassé sur cette question qui le dépassait largement. Les rawlsiens, s’insérant dans ses pas et saisissant le relais qu’il leur tendait sur cette question à la section 52.3 de La Justice comme équité, que cite Néron, auraient alors proposé une réponse décevante à cette question ouverte. Je partage l’idée selon laquelle les débats rawlsiens ont souvent pu donner l’impression de contorsions philosophiques visant à faire entrer un rond (la justice) dans un carré (l’entreprise, dans la théorie rawlsienne). En ce sens, la critique établie par Néron de la philosophie politique rawlsienne au chapitre 3 est tout à fait pertinente et bienvenue. Mais il me semble que le problème est plus profond, et qu’il est relatif au fait que l’on a, dès l’origine, un mauvais diagnostic de ce à quoi ressemble l’entreprise dans la théorie de Rawls. Or il me semble difficile de laisser de côté cette question dans le cadre de la « conversation fructueuse entre John Rawls et Michel Foucault » (p. 13) que cherche à proposer l’ouvrage. En effet, je pense qu’on peut défendre l’idée selon laquelle, aux yeux de Rawls lui-même, l’entreprise, telle qu’elle existe aujourd’hui, ne pourrait tout simplement pas exister dans un monde qui respecterait les principes de justice. Pour cet auteur, la démocratie de propriétaires et le socialisme démocratique garantissent tous deux une répartition relativement égalitaire du pouvoir économique. Les deux régimes économiques qu’il propose ont des implications profondes pour la forme de la propriété et la gestion des entreprises : la démocratie de propriétaires implique que les citoyens possèdent tout au long de leur vie des parts sociales dans les entreprises et un contrôle des entreprises par les citoyens qui seraient aussi actionnaires, même s’ils peuvent en déléguer le pouvoir à des gestionnaires de portefeuille. Le socialisme libéral suppose la nationalisation des moyens de production et la socialisation de leur gestion (par les fonctionnaires …

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