Malgré son omniprésence économique et sociale, l’entreprise demeure, trop souvent, une figure absente des théories de la justice. Seeing Like a Firm participe à combler ce manque. Disons-le immédiatement, cette décision théorique est porteuse. Reconnaître aux entreprises le statut d’acteur politique produit, en effet, plusieurs résultats remarquables. Cela met, entre autres, en avant la différence entre le marché et l’entreprise. Si le marché est compris par les libéraux comme l’espace de l’échange mutuellement avantageux, l’entreprise demeure cet « îlot de pouvoir conscient » et d’autorité interpersonnelle. De plus, si la justification des relations marchandes repose souvent sur l’égalité entre les individus — au moins depuis Adam Smith —, la relation au sein des entreprises est caractérisée non seulement par l’inégalité (puisque certains dirigent les autres), mais plus encore par la valorisation de ces inégalités. Cela donne naissance à un « ordre conservateur » (p. 94), critiqué à maintes reprises dans l’ouvrage. Celui-ci consiste, pour Pierre-Yves Néron, dans le fait de nier la « vertu souveraine », à savoir l’égalité morale entre tous les individus, qui est l’hypothèse partagée de la philosophie politique post-rawlsienne. Prendre au sérieux les justifications normatives relatives à l’entreprise permet ainsi de montrer les angles morts de la théorie orthodoxe en philosophie politique. En effet, cela introduit un double standard massif : libres et égaux au sein de la sphère politique, nous sommes inégaux et subordonnés dans la sphère économique. Dans cet article, je ne discute pas de l’intégralité des thèses et des contributions de ce riche ouvrage. Je me concentre sur deux d’entre elles, qui sont cependant centrales dans l’argumentaire général du livre. La première est celle d’une interprétation du néolibéralisme comme étant une théorie essentiellement conservatrice, développée au chap. 7 ; la seconde est celle d’une connexion nécessaire entre égalité relationnelle et démocratie économique, développée au chap. 8. Ces deux thèses concourent à sous-évaluer les potentialités d’une critique libérale de l’ordre conservateur, en utilisant les ressources de la concurrence comme modalité d’égalisation et d’affaiblissement des hiérarchies. Une des thèses principales du livre, développée particulièrement au chap. 7, est qu’il faut distinguer entre une défense des marchés — un ordre spontané caractérisé par la recherche de l’avantage mutuel — et une défense des entreprises, un ordre hiérarchique, caractérisé par la main visible des cadres. Le premier modèle valorise la concurrence au sein du marché, le second au sein des entreprises. Pierre-Yves Néron défend qu’on occulte souvent le deuxième modèle au profit du premier. En se concentrant sur le second aspect, il montre qu’on peut développer une interprétation de rechange du (néo)libéralisme comme une défense de l’ordre conservateur. Dans cette section, je défends que si cette lecture est légitime, elle est cependant partielle, et tend à sous-évaluer la tension inhérente entre ces deux modèles au sein des théories néolibérales et, partant, les potentialités d’une critique néolibérale de l’ordre conservateur. Néron nous invite à dépasser la compréhension de l’entreprise comme constituée uniquement à partir de la liberté de contrat (la compréhension de la firme comme « nexus of contract »). En effet, une défense libérale classique de l’existence des entreprises, qu’on retrouve de manière embryonnaire dès 1937 chez Coase, est le fait que l’entreprise est une île hiérarchique permettant de centraliser l’information, qui a pour effet d’abaisser les coûts de transaction au sein de l’océan de coopération qu’est le marché. Dans ce cadre, les individus s’associent pour abaisser les coûts de transaction, faisant de la firme une entité essentiellement privée émanant de la liberté de contrat et d’association. Pour autant, comme le montre Néron, les entreprises n’en demeurent pas à ce statut insignifiant d’association privée, mais …
Le marché contre l’entreprise : vers une critique libérale de l’ordre conservateurÀ partir de P.-Y. Néron, Seeing Like a Firm (Oxford : Oxford University Press, 2024)[Record]
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Nathanaël Colin-Jaeger European School of Political and Social Sciences (ESPOL), Université Catholique de Lille

