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Disputatio

Au-delà du statut : pour un égalitarisme intégratif dans la critique de la firmeÀ partir de P.-Y. Néron, Seeing Like a Firm (Oxford : Oxford University Press, 2024), 265 pages[Record]

  • Morgane Delorme

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  • Morgane Delorme Université de Montréal

L’entreprise capitaliste a longtemps été abordée par la philosophie politique de manière périphérique, comme un espace d’application de principes normatifs forgés ailleurs : dans la sphère politique, juridique ou contractuelle. Depuis une vingtaine d’années, un tournant s’opère pourtant dans la littérature en philosophie de l’économie, qui interroge de manière croissante le rôle des institutions économiques comme sites mêmes de production et de légitimation de normes inégalitaires, affectant les relations de domination au travail et jusque dans la sphère sociale. Dans ce contexte, le livre de Pierre-Yves Néron, Seeing Like a Firm, constitue une contribution majeure. Il s’agit d’un ouvrage original et ambitieux qui invite à renouveler la critique normative de l’entreprise en la replaçant au coeur des dispositifs culturels et moraux de nos sociétés libérales. Loin de considérer la firme comme un simple organe rationalisé orienté vers l’efficience, Néron propose de la concevoir comme un « ordre conservateur » structuré par une « esthétique de l’inégalité » — c’est-à-dire un ensemble d’agencements symboliques et de pratiques managériales qui rendent l’inégalité désirable, acceptable, voire enviable. Ce commentaire propose de lire l’ouvrage de Néron à la fois comme une généalogie critique du pouvoir moral de l’entreprise contemporaine et comme une prise de position dans un débat fondamental de la philosophie politique actuelle : celui qui oppose l’égalitarisme des ressources à l’égalitarisme relationnel. Avec Seeing Like a Firm, confirmant de précédents travaux, Néron penche nettement du côté de l’égalitarisme relationnel, en mettant l’accent sur les atteintes au statut, à la reconnaissance et à la symétrie entre individus au sein de l’organisation productive qu’est l’entreprise. Cette orientation se manifeste par exemple dans la valorisation des mécanismes de « voice » (participation, codétermination) face aux mécanismes d’« exit » (sortie, démission), dans la critique des formes symboliques de domination (charisme, leadership) et dans le rejet des justifications instrumentales de la hiérarchie (mérite, talent). Si cette orientation relationnelle est cohérente avec le projet critique du livre, je défendrai toutefois ici une position différente : la nécessité d’un égalitarisme intégratif, capable d’articuler sans les opposer les exigences de reconnaissance relationnelle et les exigences de redistribution matérielle. L’un des paradoxes que révèle Seeing Like a Firm est le suivant : si l’esthétisation de l’inégalité fonctionne si efficacement dans le contexte contemporain, c’est aussi parce qu’elle s’appuie sur des inégalités de ressources profondes, concrètes, structurellement intériorisées et pensées comme indépassables. En d’autres termes, la valorisation symbolique des hiérarchies managériales, que Néron analyse de manière fine, ne saurait être comprise indépendamment des conditions matérielles qui les rendent crédibles et performatives. L’objectif de ce commentaire est donc double. Il s’agit d’une part de reconnaître la puissance du diagnostic esthétique proposé par Néron, en le situant dans le sillage des analyses critiques de Michel Foucault, de Wendy Brown, ou de Luc Boltanski et Ève Chiapello. Mais il s’agit d’autre part de prolonger ce diagnostic en interrogeant les fondements théoriques de l’égalitarisme relationnel que l’ouvrage mobilise, et en défendant une conception plus englobante de l’égalité qui prendrait au sérieux la coproduction des formes symboliques et des structures économiques. L’argument se déploie en deux temps. Je reviens d’abord (section 2) sur la thèse centrale de Seeing Like a Firm, en soulignant sa portée théorique et sa contribution à une lecture critique de l’esthétisation contemporaine de l’inégalité. Je montre que cette lecture doit être comprise moins comme une thèse empirique que comme une proposition philosophique, une reconstruction critique de l’imaginaire normatif contemporain centré sur l’entreprise. Cette section est ainsi consacrée à la qualification de l’esthétique de l’inégalité comme une contribution théorique. Dans la section suivante, (3), je me situe au coeur …

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