Dans Seeing Like a Firm, j’ai voulu proposer un exercice de philosophie politique portant sur un objet longtemps marginalisé par cette dernière : l’entreprise. Trop souvent, la discipline s’est tenue à distance de cette institution pourtant centrale dans nos sociétés contemporaines, oscillant entre indifférence, mépris et incompréhension. Lorsque j’ai entamé ma thèse sur ce sujet, en 2003, il m’est arrivé de faire l’objet de railleries dans les cercles philosophiques : on m’imaginait en consultant, animant des ateliers sur Aristote en entreprise. Mais les deux décennies qui ont suivi — l’ascension des GAFAM, l’arrêt Citizens United, le spectacle grotesque offert par Elon Musk et Donald Trump, la montée en puissance du capitalisme actionnarial — ont radicalement changé la donne. Aujourd’hui, grâce aux travaux d’Elizabeth Anderson, Joseph Heath, Abraham Singer, David Ciepley ou, plus récemment, dans le monde francophone, Luca Paltrinieri et Massimiliano Nicoli, la philosophie politique de l’entreprise est un champ en pleine expansion. À juste titre : de la même manière que les économistes ont une théorie de la firme, les sociologues, une théorie du travail et des organisations, les juristes, une théorie de la gouvernance d’entreprise, il nous faut une théorie politique de l’entreprise. Mais cette tâche ne consiste pas à appliquer mécaniquement des grilles théoriques préexistantes à un nouvel « objet » parmi d’autres. Elle requiert un triple travail, à la fois philosophique et méthodologique. Premièrement, prendre au sérieux — et c’est là un travail qui relève de l’histoire intellectuelle — l’intuition de Sheldon Wolin selon laquelle nous sommes autant les héritiers de Marx, Rousseau et Hobbes que de Henry Ford, Frederick Taylor et aujourd’hui, Michael Jensen, Gary Hamel ou Tom Peters. Autrement dit, les penseurs de l’entreprise — même lorsqu’ils sont intellectuellement moins satisfaisants — doivent être lus pour ce qu’ils sont réellement, c’est-à-dire des architectes de notre présent. Deuxièmement, penser l’entreprise comme une forme de « gouvernement privé », comme le suggère Anderson, ou, comme je le propose, un régime privé du pouvoir. Troisièmement, inscrire cette institution dans une généalogie critique, qui articule justice sociale, néolibéralisme, conservatisme et les imaginaires moraux de la modernité économique. Ce travail implique de faire dialoguer des traditions qui s’ignorent trop souvent : la philosophie politique normative et la théorie critique, Rawls et Foucault, Elizabeth Anderson et Wendy Brown. Plus précisément, l’objectif de Seeing Like a Firm est de proposer, à partir de l’étude de l’entreprise, une relecture de l’histoire récente de la justice sociale et des idéologies qui la structurent — en particulier le néolibéralisme et ce que j’appelle le « conservatisme du commerce ». Pour structurer cet argument, le livre s’articule autour de cinq moments intellectuels décisifs : D’où l’hypothèse forte que je propose. Dans la manière dont nos sociétés pensent et organisent la vie économique — dans ses dimensions normatives, critiques ou historiques — il est temps de déplacer le centre de gravité du débat. Ce n’est plus le néolibéralisme qui doit en être la figure principale, mais ce que j’appelle un « conservatisme du commerce ». Qu’entendre par là ? J’aborde cette question de deux manières. Premièrement, je soutiens que le conservatisme du commerce ne se réduit ni à une résistance au changement ni à une simple volonté de préserver les structures existantes. Ces deux traits peuvent certes correspondre à notre compréhension ordinaire de l’attitude conservatrice, mais ils sont trompeurs dès lors qu’il s’agit de caractériser la forme spécifique de conservatisme que j’analyse ici. Deuxièmement, je défends l’idée que le coeur philosophique du conservatisme du commerce réside dans ce que j’appelle une esthétique de l’inégalité, articulée à une conception héroïque de la vie économique. Dans …
Précis de Seeing Like a Firm[Record]
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Pierre-Yves Néron European School of Social and Political Sciences (ESPOL), Université Catholique de Lille

