Un des fils conducteurs dans l’ouvrage d’Estelle Ferrarese, Le Marché de la vertu, est celui du désajustement entre intentions et effets de la consommation éthique, du fait du système économique. Les exemples que l’on trouve çà et là dans l’ouvrage sont éloquents, en voici quelques-uns : On pourrait peut-être discuter chacun de ses exemples, voire contester certains d’entre eux. Cependant, ce serait là s’engager dans une discussion portant sur les faits, ce qui n’est pas sans poser problème dans le cadre de cet ouvrage. Une discussion factuelle requiert en effet l’usage de mesures, concept qui est l’objet d’une critique générale dans le chapitre 1 de cet ouvrage. La critique porte sur la mesure comme modération, le fait de « s’abstenir de l’abus », mais aussi sur le postulat selon lequel « il est possible et efficace d’établir de justes métriques », dont le juste prix serait un exemple. Dans ce dernier cas, en effet, le problème ne serait pas seulement de nature épistémologique (comment construire une juste métrique ?) ou politique : la dépendance du juste prix à l’égard du système capitaliste, son inefficacité puisqu’il ne ferait que corriger certains excès, voire sa participation active en réalité. C’est l’idée même de métrique qui est condamnée : La critique de la commensurabilité dépasse donc de loin celle du juste prix et comprend toute tentative pour mesurer les gains et les coûts de tel ou tel type de consommation, que ces gains et coûts soient de nature financière ou pas. Comme indiqué plus haut, cela n’est pas sans poser problème : comment mesurer alors l’ampleur des dégâts environnementaux et sociaux ? Par exemple, quelle est la mesure exacte des exemples cités : « l’acquisition massive » de terres destinées à la production de biofioul, « l’intensification » de l’extraction de certains métaux, ou encore « l’essor gigantesque » de la consommation d’énergie liée au numérique « balayant » la réduction de l’empreinte lors de la pandémie, etc. ? On aurait envie de discuter ce dernier exemple : une réduction « balayée » par une autre consommation, vraiment ? Combien d’un côté, combien de l’autre, et où la balance penche-t-elle alors ? Au terme de la lecture de ce livre, on ne saura d’ailleurs pas quel est l’effet mesuré de la consommation éthique, si tant est, il est vrai, qu’on puisse l’établir. D’un autre côté, cependant, le but n’est pas de mesurer les effets de la consommation éthique. Plus précisément, ce sont autant de termes et d’expressions qui suggèrent des ordres de grandeur concernant ces effets, mais ne cherchent pas à mesurer ces grandeurs. En réalité, le but est tout autre : faire apparaître la consommation pour ce qu’elle est, avant tout et principalement une intention, pour d’autant mieux, par la suite, détourner notre regard vers la forme du monde dans lequel nous habitons. On ne peut que suivre Ferrarese quand elle affirme qu’« il faut négliger la question de l’impureté du souci des autres manifesté dans la consommation éthique, le soupçon de son entremêlement avec des motifs moins nobles ». Non seulement c’est là une idée bien documentée par les sciences sociales ou déjà exprimée en philosophie, mais, en plus, la posture moraliste est des plus aisée, voire, dans certains cas, contreproductive, quand elle entreprend de « placer le consommateur éthique devant ses contradictions, ses petites bassesses ou la mollesse de ses engagements ». De ce point de vue, elle laisse de côté aussi bien une approche conséquentialiste, fondée sur l’appréciation et le calcul des conséquences, qu’une morale des principes, prenant pour objet la pureté des intentions. …
Le désajustement des intentions et des effets[Record]
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Pierre Fasula
Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

