Dans le cadre de ce numéro spécial des Nouveaux cahiers de recherche en éducation sur la santé mentale du personnel scolaire québécois, nous avons souhaité mettre en perspective les résultats des recherches présentées en donnant la parole à deux chercheuses qui travaillent depuis de nombreuses années sur ces enjeux dans d’autres contextes nationaux. L’entretien que nous publions ici est construit à partir de deux entretiens distincts, réalisés en visioconférence avec Patricia Guerrero (Chili) et Dominique Cau-Bareille (France). Il ne s’agit donc pas d’un dialogue en présence, mais d’un montage thématique qui fait résonner leurs analyses avec les matériaux et les enjeux soulevés par ce numéro. Dans le même ordre d’idées, l’autre élément très fort est l’entrée différenciée par métiers: directions d’établissement, enseignantes et enseignants, personnel de soutien, éducatrices, équipes de soutien psychosocial… On voit bien que ces métiers cohabitent dans un même espace, mais ne vivent pas du tout de la même manière les politiques néolibérales et les dispositifs managériaux. Par exemple, les directions y adhèrent plus facilement parce qu’elles sont dans le management. Le numéro spécial, dans son ensemble, montre que la santé mentale au travail ne se décline pas de la même façon selon les catégories professionnelles et que les pistes de transformation de l’organisation du travail ne peuvent pas être identiques pour tout le monde. Pour les articles centrés sur les enseignants et les directions, les problématiques repérées – mal-être, souffrance au travail, risques psychosociaux – sont très proches de ce que nous connaissons déjà en France. De ce point de vue, j’ai été peu surprise. En revanche, certains chiffres produits au Québec sur l’absentéisme, la détresse, par exemple, m’ont impressionnée. Ils donnent une mesure assez frappante de l’ampleur du malaise. En France, le tableau est un peu différent. Nous avons des démissions et des sorties précoces du métier, mais ce qui m’inquiète le plus aujourd’hui, c’est le présentéisme: des personnes qui ne vont pas bien restent en poste, souvent par culpabilité vis-à-vis des élèves et des collègues, parce qu’elles savent qu’elles ne seront pas remplacées, ou seulement par des contractuels très peu formés. Le problème devient alors moins visible statistiquement et l’institution sous-estime la profondeur du malaise. Quand je parle de violence, ce n’est pas seulement des incivilités. Ce sont des situations où l’on se fait tirer les cheveux, rouer de coups, toucher les seins… Des atteintes physiques et parfois sexuelles, répétées, qui laissent des marques, de la peur, et parfois une angoisse telle que certaines personnes disent avoir «la boule au ventre» en allant travailler, au point de frôler des accidents sur le trajet. Ce qui est frappant, c’est la tendance à naturaliser ces violences: «Ce sont de pauvres enfants, ils ont un handicap, ils ne font pas exprès…». Au nom de la compassion, on finit par accepter des situations qui ne sont pas compatibles avec des conditions de travail sécuritaires. Les dispositifs institutionnels existent, mais les incidents sont sous-déclarés, et quand ils remontent, la réponse est souvent de renvoyer la responsabilité à la personne: «Vous manquez de professionnalisme.» Il y a donc un vrai enjeu à visibiliser ces métiers et à montrer ce qu’ils vivent. L’article sur les professionnels de l’éducation m’a rappelé la situation des anciens réseaux d’aides spécialisées aux élèves en difficulté (RASED) en France: des équipes pluridisciplinaires qui, il y a quelques décennies, pouvaient accompagner à la fois les élèves et les enseignants, et qui, aujourd’hui, drastiquement réduites, n’ont plus les moyens de leur mission au moment même où l’on généralise l’école inclusive. On ferme des structures spécialisées, on inclut des élèves qui auraient encore plus besoin de ces professionnels… mais …
Santé mentale du personnel scolaire : regards croisés Chili-France-QuébecEntretien croisé avec Patricia Guerrero et Dominique Cau-Bareille[Record]
…more information
Simon Viviers
Université Laval
