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Femmes et récits célestes

Atcokoc dans le ventre du poissonCorps célestes et corps gras[Record]

  • Véronique Basile Hébert

Ni micta wirinon. Je suis grasse. Ma grand-mère m’avait fait remarquer la ressemblance phonétique entre Wirino et Iriniw. Iriniw, ça veut dire « homme » ou « être humain » dans le sens de « homme indien » au masculin. Wirin veut dire « gras ». Wirino, il est gras. Moi je suis wirinon, grasse. Je ne dis pas ça pour me vanter. Mon ventre est gros. Tamtcikido. « Grosse ventre » disait Kokom en riant, souriant de toutes ses dents, heureuse de voir sa descendance bien engraissée, signe d’abondance et de réussite familiale. Moi j’ai faim parce que mes grands-parents ont eu faim et ma mère aussi. Quand la Loi sur les Indiens a été instaurée, création des réserves, « bons » pour la nourriture coloniale rationnée, pensionnats, etc., etc. Ils m’ont transmis cette faim. Enfant, ma grand-mère insistait pour que je mange à chaque repas, alors je mangeais deux assiettées ce qui rendait mon grand-père fier de moi. Ça a rapport avec une vieille histoire de quand ma mère était petite, après un hiver difficile, et qu’ils devaient marcher pour se rendre à la réserve. Ils avaient si faim que mes grands-parents ont demandé un sandwich à un travailleur blanc pour ma mère qui avait cinq ans, ce à quoi l’homme a répondu qu’il n’était pas un restaurant. Ma mère m’a conté l’histoire. Mes grands-parents étaient de vrais « Indiens » qui vivaient de la forêt. Avec la création de la réserve indienne de Wemotaci est arrivée la misère, puis les changements sociaux, économiques et tout et tout. Ces paroles si dures sont toujours restées de travers dans la gorge de mocom. Moi j’ai continué à manger pour consoler mon grand-père, pour nous consoler peut-être. Ça a fait que j’ai un beau gros ventre de poisson blanc. Selon certains, mais cela ne fait pas consensus, le nom « Atikamekw », qui veut dire « corégone » ou « poisson blanc », vient du fait que « Atikw », nom pour « caribou » et « cheval », a le ventre blanc comme un corégone. Aussi simple que ça. Ce qui fait que je me sens bien avec ce nom. Mon ventre est comme une voie lactée chaude et douce et un tout petit peu velue. Juste pour dire. Si je ferme les yeux et que je touche mon ventre en haut et au milieu, d’en bas de mes seins jusqu’à mon nombril, y a comme une ligne, une lisière, une légère traînée d’étoiles qui filent dans le ciel la nuit. Mais faut le savoir. Ça ne paraît pas à l’œil nu. Presque pas. J’ai pas regardé depuis un bout, mais c’était comme ça avant. Là, ma graisse de caribou tend mon ventre comme la peau d’un futur tambour. C’est d’ailleurs ce que j’ai demandé pour mes obsèques. Ma mère a dit « Gna ! » ; ça veut dire « oui », en Atikamekw… Tout ça vient en partie du fait que j’ai été conçue et que je suis née à La Macaza, à l’époque du collège Manitou. À l’endroit même où avaient été enfouis les missiles Bomarc qui attendaient patiemment dans des cachettes souterraines qu’on les propulse dans le ciel, à partir de leur rampe de lancement, afin d’intercepter les éventuels missiles russes de la Guerre froide qui avait eu lieu quelques années plus tôt. Le site portait encore les traces de cette hypothétique attaque nucléaire et même que, selon une légende locale, un des missiles était encore au fond d’un lac artificiel que l’on disait aussi sans fond. À cause de …

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