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CréationsCronos au fil du temps

La saignée[Record]

  • Chantal Fortier

Monts Qinling, Chine. 17 novembre 2014. Voie rapide, soleil aveuglant, vent fou. Au volant de son auto, la femme rabat d’un geste vif et prompt le pare-soleil. Devant elle, un poids lourd dévie. Cheveux dans les yeux. Vains réflexes. Sidération. Le camion en portefeuille happe la voiture dans son angle. Le véhicule devient ferraille compressée. Autour, un immense chaos. Des ambulanciers tentent de dégager la victime. Ses doigts ensanglantés bougent, frémissent, puis s’immobilisent. En manchette : « Une jeune femme, mère d’un enfant, périt dans un terrible accident survenu sur la route des monts Qinling. » 2020. Montréal, 5 h. Vaugirard est debout, trop grand, trop maigre, la quarantaine sur le dos. Ses années intensives passées à jouer aux jeux vidéo lui ont valu le surnom de Bison. Il a les yeux doux d’un veau, le cou en col de cygne, les lobes d’oreilles troués au poinçon, les avant-bras imprimés d’alambics. D’une main résolue, il tire le couteau du fourreau et, comme dans un combat de fleurets, l’aiguise sur la queue-de-rat. Le heavy metal le fait planer. Dans la boucherie, Metallica joue à tue-tête. Pour Vaugirard, l’aube ne compte pas. À l’explosion musicale, quand le solo de guit’ le foudroie, la pointe du couteau doit transpercer la chair. Le foie gît, tous lobes offerts, gluants, roses, impassibles. D’une main assurée, il le retourne, l’ausculte, le tranche et le soupèse. Sa durée de vie, ici, ne sera que de trois jours. Il avait déjà entendu dire « qu’[u]ne forte consommation de viande maigre peut conduire à une anémie ». Soudain, derrière lui, un bruit suspect le surprend. Puis, tout à coup, la noirceur s’abat comme un couperet. Une tombe. 5 h 30. Dans l’obscurité subite, Vaugirard se retourne aussitôt, inspecte la devanture vitrée de la boucherie en plissant le nez et les yeux. « Y a rien pour effrayer un ours », se dit-il. Il descend trois marches, actionne la génératrice. Le moteur démarre, la clarté l’éblouit et les accords d’« Enter Sandman » défoncent le silence. Dehors, les ténèbres transforment la vitrine en miroir. Le vent secoue les joints de la devanture. « Man, t’énerve pas, c’est juste du vent ! » Il siffle : « Say your prayers, little one, don’t forget, my son / to include everyone / I tuck you in, warm within, keep you free from sin / ‘Til the Sandman, he comes ». Il y a six mois, des vandales avaient tenté de forcer les verrous. Une rumeur courait que c’était l’oeuvre d’intégristes. Leur manoeuvre avait échoué. Au tournant de la ruelle, Vaugirard les avait surpris et n’avait entendu qu’un crissement de gravier pendant que décampaient un chat noir et des ombres. Sur la vitre, Vaugirard aperçoit son reflet, sa silhouette voûtée, penché au-dessus de sa table de travail, puis se remet à l’ouvrage. Son couteau glisse obliquement dans la chair splénique. Dehors, la nuit recule pendant que de rares autos roulent, phares allumés. Il soupèse les pièces de viande, tranche les viscères et ordonne gigots, entrecôtes, escalopes dans le présentoir réfrigéré. Saisi de tristesse, il pense à Ariane, sa femme, malade, hospitalisée pour une récidive de cancer. 5 h 40. Dans sa poche de pantalon, son téléphone vibre. S’ensuit une alerte, différente de la sonnerie habituelle. Vaugirard sait, son front perle, sa lèvre frémit. Ariane… Ce soir, les jeunes hommes et son fils arriveront avec la bête. Il lui faut prestement la réduire en quartiers. Chengdu, Chine. 18 novembre 2014. Les pieds inanimés de la morte se superposent, hors du linceul de plastique sombre. Les cheveux sont épars autour du visage cireux. …

Appendices