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CréationsRécits à croquer en famille

Rêves de morsures[Record]

  • Lou Sylvia

Des mains d’amour prennent à la taille Heure Bleue. Je suis jaloux, même s’il s’agit de mes mains. J’ai l’impression que tout lui fait constamment l’amour : derrière elle ou derrière nous. Ses ronds de feu me crachent de la ciguë au visage. Bouche ouverte, je me propose de m’abreuver excessivement de cette potion et d’agoniser pendant deux jours et deux nuits. Tout ce qui m’est refusé, Heure Bleue me le donne. Mais de temps à autre, notre petit paradis s’affame, se contamine d’images troublantes, et il faut alors que nous retrouvions l’un envers l’autre la certitude d’être aimé. À notre stade, nous ne jouons plus trop aux enfants amoureux. Ensemble, enfants à risque, nous formons un seul cannibale détenant la vérité. C’est la première nuit. Nous prenons un bain. En fait, pendant qu’Heure Bleue s’étend et fait sa place dans l’eau chaude, je me suspends comme un boeuf au-dessus de la baignoire puis je l’observe, la tête à l’envers. Mes grosses cuisses, attachées au plafond, illuminent faiblement l’obscurité de la pièce comme une petite veilleuse en guerre contre la paranoïa. C’est très ennuyant ici. Après trois quarts d’heure passés dans le silence, Heure Bleue ne supporte plus l’ennui. Sans me prévenir, mais c’est notre manière de nous prouver des choses, elle dégaine ses dents pointues et les rentre dans mon ventre. Hurlant, écumant de douleur, je gigotte un peu et finis par me calmer. Des petites billes rougies, noir mort par endroits, ont eu le temps de paraître à la surface de la plaie. C’est ma graisse. Heure Bleue en prend une poignée et la met dans le bain. Pour ne faire qu’une avec moi, elle veut qu’une partie de moi se mélange aux liquides qu’elle a eu le temps de réunir dans l’eau tiédie. Quelque ambulant jeteur de liquide envahissant, mon père par exemple, finira-t-il par rentrer dans la toilette pour mettre fin à notre symbiose ? C’est que j’ai un double creux dans le ventre, celui de la faim et un autre. De peur de me souvenir que je suis l’accident d’un ensemenceur inconnu, je m’arrange pour que l’eau devienne bouillante. Comme les murs de la pièce sont très sales, pour s’occuper, Heure Bleue décide de savonner chacun des carreaux de céramique, mais atterrit à un certain point sur la surface de mon aurore, qu’elle savonne également, non sans envie de me mordre. Mais les morsures viendraient-elles d’elle ou de la part de mon aurore ? Je suis un fermé d’esprit silencieux, un jappeur en train de se noyer. Quand les belles personnes autour de moi me regardent, j’ai souvent l’impression qu’elles veulent me mettre en prison. Leur visage est de la haine pour moi. Depuis que nous nous sommes rencontrés cependant, Heure Bleue et moi rentrons profondément l’un dans l’autre afin de nous épurer de nos actions vicieuses. Nous allons aussi loin que le sein maternel, que la lame de rasoir que je m’étais mise sur le poignet un soir. Nous allons jusqu’à la petite neige du matin, le petit brouillard d’abandon du commencement de la vie. Une couche de fermeture à la fois, Heure Bleue administre son empathie dans ma tyroïde blessée. Elle m’écoute, c’est surtout ça que je veux dire. Toujours pendant au-dessus du bain, j’enlève mes yeux d’Heure Bleue. Les différents vases dans la toilette commencent à m’obséder. Je demande à Heure Bleue d’en casser quelques-uns. C’est cependant la goutte de trop pour elle qui, le regard cherchant une autre vie peut-être, une vie pas en couple avec ma personne qui se meurt, se met à pleurer. Puis quand elle pleure, elle pleure …

Appendices