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Avant-propos

Cronos cannibale ou l’échappée du réel dans le mythe et dans les arts[Record]

  • Fabienne Claire Caland

Bon appétit ! « I’m a menu » chante en 2017 la populaire Katy Perry en réinventant gastronomie française et langage amoureux dans un clip vidéo hilarant, conçu par la franco-montréalaise Dent de cuir. Bon appétit en effet : depuis plus de vingt ans, la figure cannibale se lèche les babines sur grand écran, à la télévision, dans les jeux vidéo ou sur les réseaux sociaux. Les récents succès du documentaire sur Jeffrey Dahmer, tueur en série cannibale (Netflix), et de la série Yellowjackets (HBO) sur la survie en terre hostile, les variations sérielles venues de toutes parts (Brésil, Corée, Belgique…) sur le zombie croqueur d’humains, prouvent une fois encore que le cannibalisme suscite une grande fascination dans l’imaginaire populaire. Mais qui est en cuisine à mijoter le ragoût ? D’où vient la recette ? Le cannibale a été mis en images et en mots dès les mythes grecs, avant même l’invention du terme « cannibale » à la fin du XVe siècle, dans la foulée des aventures de Christophe Colomb en Amérique. Les Grecs disposaient déjà d’un vocabulaire précis pour désigner un ensemble de pratiques réelles ou fantasmées : l’allélophagie (se nourrir de la même espèce), l’anthropophagie (se nourrir de chair humaine), l’hématophagie (se nourrir de sang) et l’homophagie (se nourrir de chair crue). De tels actes sont liés au rituel, au sacrifice et, inévitablement, à des jeux et enjeux de pouvoir. Quant au repas anthropophage à proprement parler, il est rejeté loin dans l’espace, aux confins du monde, et dans le temps, in illo tempore. C’est à ce point non pas originel mais original que se trouvent les soubassements théoriques de la présente réflexion. Une image centrale et obsessionnelle en découle : Cronos, divinité primordiale, incarnerait l’allélophagie, conséquence effroyable d’une malédiction. Il faut en revenir à la théogonie contée par le poète Hésiode. Après avoir détrôné son père Ouranos et avoir été maudit, le Titan Cronos dévore ses enfants un à un, jusqu’à la rébellion de l’un de ses rejetons sauvé par Rhéa, mère/épouse épuisée et en désaccord. Cette image originale d’avalement primordial sera injectée dans maints récits mythiques avec ragoûts d’enfants et malédictions, du Festin de Tantale au mythe de Philomène et Procnée, mais aussi dans les contes de fées à grand renfort d’ogres et de quelques ogresses mémorables, du Petit poucet à Hansel et Gretel, en passant par Ma mère m’a tué, mon père m’a mangé. Il y a toujours un risque à convoiter la chair d’autrui, à vouloir l’absorber, à croire manger un ou une autre pour en définitive manger le même : de tout temps, la fiction cannibale est là pour nous le rappeler. C’est pourquoi il était indispensable d’entendre une voix d’antan plus récitante que pleureuse. Celle de ma grand-mère Germaine, en l’occurrence. Sortie du trou de l’oubli pour ce dossier, elle nous raconte une variante du conte « Ma mère m’a tué et mon père m’a mangé » du centre de la France, le Limousin, d’après la Première Guerre mondiale. Cette voix ancienne s’ajoute à celle des collaborateurs et des collaboratrices du dossier « Cronos et autres cannibales » que j’ai eu le plaisir de codiriger avec Marie-Hélène Larochelle. Elles s’aventurent à appréhender un motif tabou par le biais de la fiction et de l’essai. La plupart des contributions explorent de récentes déclinaisons de Cronos dévorant ses enfants concurrents en se focalisant sur la résolution d’une aporie : ce qui se dégage comme une « esthétique cannibale » tous crocs sortis et virilité affirmée semble irrémédiablement s’opposer à la féminité et à la maternité qu’incarnent Rhéa, puis …

Appendices