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CréationsFigures du soin

La brute[Record]

  • Camille Thibodeau

Mo regarde l’étrange rituel du jour, sur un banc du parc Abasourdi. Le brouillard prend des formes commodes ou angoissantes pour qui s’étonne du débit des ombres, de leurs apparitions furtives et de leurs haltes immobiles. Mo a oublié à quoi ressemble ses yeux, là comme des trous. Elle sait que sa canne blanche révèle le secret de sa perception visuelle, qu’elle nomme de différentes façons, selon son humeur : le freak show, le clair-obscur, la brute. Une clé dans le décor aqueux du quotidien, une scène répétée, lui donne parfois l’impression de voir sans faille : l’arrêt de Lila et Tristan au parc, sur leur chemin vers l’épicerie. Elle croirait lire dans les pensées de ce couple qui ne trahit jamais l’habitude, au confort de ses couleurs et de ses courbes. Une robe ensoleillée, surmontée de boucles grises, gravite autour d’une statue chauve en chaise roulante. Lève-toi de ton trône, qu’on se balance ! ordonne Lila, s’emparant du mastodonte sous les aisselles, fléchissant les genoux pour le soulever, le faire valser du fauteuil à la balançoire, avec une expiration de boeuf. D’où vient la force de la Lila, promeneuse connue dans le quartier, jamais sans Tristan, jamais ailleurs que derrière lui, à pousser dans son dos ? Il faut bien déplacer son fils adulte, lui montrer les autres et le montrer aux autres, que le voisinage prononce son nom : bonjour, Tristan, tu as l’air en forme aujourd’hui, j’espère que tu ne mènes pas trop la vie dure à ta mère, ha ! ha ! ha ! Ça rigole, le voisin, Lila, Tristan. Personne ne trouve ça drôle, mais chacun est satisfait après avoir croisé un oiseau qui aura laissé tomber une crotte blanche aux pieds sans salir les souliers. Un petit comique, un emmerdeur inoffensif, ça chie, signe de santé. Beau temps, mauvais temps, Lila et Tristan prennent le trottoir après le réveil, pour aller chercher de quoi manger jusqu’au lendemain. Elle cuisine des festins qu’elle goûte à peine. Il avale des films d’actions et des comédies musicales. Mo est troublée aujourd’hui, dans le parc Abasourdi. Le fauteuil semble plus massif qu’hier, bariolé de pédales clignotantes et d’excroissances jamais vues. Peut-être qu’elle distord l’objet perçu. Peut-être qu’il n’y a plus rien de fiable, ni ses repères, ni ses instincts. Elle doit scruter les choses à l’infini, poser des questions qui agacent les autres ou refouler sa curiosité en détournant le regard. L’idéal serait de ne plus réfléchir, en spectatrice abrutie devant l’impressionnisme de l’espace et du temps. L’envie prend parfois à Mo de laisser sécher ses yeux. Elle se force à garder les paupières ouvertes, jusqu’à les sentir tomber sur ses globes oculaires, le film des larmes annulant le flou de la vision. La robe ensoleillée se détache d’un Tristan pétrifié sur la balançoire. Lila vient vers le banc où se trouve Mo, puis laisse tomber d’un souffle qu’elle a quelque chose à dire, mais pas beaucoup de temps, car son fils ne peut être laissé seul. Elle a enregistré un message vocal sur un magnétophone et il suffit d’appuyer sur le bouton rouge pour l’entendre. Lila dépose dans la main de Mo un petit objet dur et froid. Des grognements surgissent d’entre les gazouillis de moineaux. Tristan est tombé à la renverse. Lila court. Mo est aspirée par le point fixe au creux de sa paume, un trou, un besoin de savoir. Lila rassoit Tristan dans son fauteuil et s’éclipse avec lui. Mo appuie sur le bouton rouge. « Bonjour mademoiselle. Je vois bien que vous êtes aveugle, ou peut-être faites-vous semblant de l’être, c’est ce …

Appendices