L’essai Délier la langue de Mireille Elchacar s’inscrit dans une tradition, bien implantée au Québec depuis les années 1990, d’ouvrages écrits par des spécialistes de la langue, mais destinés à un grand public (tout de même averti). Ces ouvrages, avec lesquels l’autrice reconnait d’emblée une parenté, partagent une volonté de démystifier les idées reçues qui circulent sur l’état et l’avenir de la langue française. Leur raison d’être est double : d’une part, vulgariser des connaissances tirées de la linguistique et d’autre part, rectifier la manière dont on appréhende certains usages de la langue. Ce type d’ouvrage est généralement écrit en réaction à des « discours négatifs sur le français québécois, qui n’ont eu d’autre effet que de culpabiliser un peuple entier » (p. 11). À cet égard, Elchacar rappelle en début de livre que la question linguistique divise et tend à opposer de façon « vaine, voire contreproductive » (p. 12) les linguistes et les défenseurs de la langue alors que ces derniers ont pourtant un objectif commun, soit « que le français perdure au Québec » (idem). De là est énoncée en introduction l’impulsion première de l’ouvrage, celle de créer un dialogue constructif entre linguistes et défenseurs de la langue dans le but de renouveler le discours sur le français au Québec. On comprend dès lors que l’autrice fait le pari qu’il est possible de trouver un terrain rationnel d’entente en exposant des données objectives tirées des plus récents travaux en linguistique : « écoutons les personnes dont le métier est d’étudier la langue et mettons nos efforts au bon endroit. […] On ne cesse de ressasser les mêmes problèmes, depuis des siècles parfois, sans se demander si on cible la bonne chose, et sans consulter les travaux des linguistes, qui dressent pourtant l’état de la situation de toutes les questions qui préoccupent les défenseurs de la langue. On pointe toujours du doigt les mêmes coupables présumés, essentiellement les anglicismes et les fautes d’orthographe. […] Et si on faisait le point sur ces questions? » (p. 12-13). L’invitation étant lancée, l’autrice construit sa réflexion en deux chapitres qui portent respectivement sur les principaux points de tension linguistique au Québec, à savoir les anglicismes et l’orthographe. L’enjeu étant de rallier la population, l’argumentaire se construit à partir d’une série de questions qui amènent le lectorat à réfléchir, voire à remettre en question la vision commune des choses (ex. : « Les anglicismes, problème urgent? » (p. 19), « Combien y a-t-il d’anglicismes dans la langue française? » (p. 25), « Pourquoi les francophones sont-ils si sensibles à la question de l’orthographe? » (p. 71), « Pourquoi l’orthographe française respecte-t-elle si peu le principe alphabétique, censé être une révolution en raison de sa simplicité? » (p. 84)). On appréciera alors le ton pédagogique adopté par l’autrice qui n’est ni condescendant ni infantilisant, dans la mesure où les préoccupations collectives sont prises avec sérieux, sans être ridiculisées. En effet, Elchacar n’impose pas sa vision des choses, mais dresse un bilan des connaissances, rapporte des faits puis des exemples évocateurs qui permettent au lectorat de se faire une tête. Voyons plus précisément comment elle s’y prend. Le chapitre 1 est consacré aux anglicismes et a pour objectif de fournir les outils pour traiter la question avec discernement, c’est-à-dire en y portant un regard nuancé qui, selon l’autrice, n’est ni simple condamnation ni glorification. Pour ce faire, le chapitre est structuré en quatre parties représentant chacune une étape de l’argumentaire. La première sert à poser l’emprunt linguistique comme étant un phénomène naturel, voire sain de toute langue vivante et dynamique. La deuxième a trait …
Elchacar, M. (2022). Délier la langue. Pour un nouveau discours sur le français au Québec. Alias-Nota Bene[Record]
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Isabelle Violette
Université de Moncton

